« Plus les petites villes s’engageront, plus les débats sur l'immigration s'apaiseront »

« Plus les petites villes s’engageront, plus les débats sur l'immigration s'apaiseront »

Alain Régnier, délégué interministériel à l'accueil des réfugiés

© J. Rocha / Ministère de l

Associations médico-sociales, collectivités locales, ministères des Affaires étrangères, du Logement, de l’Intérieur, des Solidarités et de la Santé… Le préfet Alain Régnier, délégué interministériel à l’accueil et à l’intégration des réfugiés (DiAir), a la lourde tâche de coordonner ces différents acteurs. Objectif : garantir les meilleures conditions d’accueil aux populations migrantes régularisées. Celui qui tente de transformer le regard porté par nos concitoyens sur les questions d’immigration revient sur l’implication croissante des élus locaux, ainsi que la stratégie de répartition territoriale – qui ferait sens pour les réfugiés autant que pour jouer un rôle d’amortisseur d’un débat public national à la dérive.

L’implication croissante des collectivités sur les politiques migratoires vous semble-t-elle naturelle ? 

Alain Régnier : Ce n’est pas parce que l’Etat a une compétence régalienne, première, sur l’immigration, une vision nationale du sujet, que nous ne devons pas co-construire la politique d’accueil et d’intégration, dans les territoires. Lorsqu’un réfugié légalement admis dans notre pays se retrouve à la rue quelques années plus tard, ou n’a tout simplement pas trouvé sa place dans la société française, c’est un échec politique. Qui a pu s’expliquer, dans bien des cas ces dernières années, par le manque de confiance entre les collectivités et l’Etat… La contractualisation entre la DIAIR et les élus locaux fait à la fois sens pour les personnes exilées et pour la société française.

Pourquoi l'État tient-il tant à orienter les demandeurs d’asile hors des grandes villes ? 

Beaucoup de migrants rêvent de Paris, comme nombre de gens sur cette planète. Et pour cause : l’Île-de-France abrite plusieurs communautés étrangères ayant une forte diaspora. Nous pensons, au sein de l’Etat, qu’une meilleure répartition des réfugiés sur le territoire national favoriserait néanmoins leur intégration. Et que cet amorçage territorial contribuerait à apaiser les représentations très franciliennes sur l’immigration : plus de villes petites et moyennes s'engageront, plus l'accueil et l'intégration se feront de manière vertueuse, et plus nous retrouverons des prises sur l'agenda politico-médiatique nous permettant de sortir des débats anxiogènes sur ces questions. Plus nous parviendrons à apaiser le débat rapidement, plus ça sécurisera les élus volontaristes, vraiment.

C'est pourquoi l’Office français de l’immigration et de l'intégration (Ofii) propose aux familles de demandeurs d'asile une offre d'hébergement dans des CADA situés en province, lors du dépôt de leur dossier, depuis début 2021. L'État ne pourra jamais les contraindre de rester dans de petites communes une fois obtenu leurs statuts de réfugiés, mais la plupart souhaitent s’y installer après avoir créé de premiers liens sociaux, intégré que le coût du logement dans le privé s’avère bien moins élevé ou que le délai pour y obtenir un logement social reste bien plus raisonnable qu’en Ile-de-France…

Le manque de logements abordables dans les grandes villes - principaux territoires migratoires - impose-t-il cette dispersion des demandeurs d’asile ? 

L’Ofii, qui gère un parc d’hébergement d’urgence sous tension, a tout intérêt à ce que les demandeurs d’asile en voie de régularisation accèdent le plus rapidement possible à un logement. Sauf qu’il n’y a pas de raison que ces citoyens de droit commun bénéficient de coupe-file pour intégrer le parc social des grandes villes, où le prix des logements s’est envolé ces dernières années. La mise en compétition de nos compatriotes en situation de mal-logement ou de précarité et les réfugiés risquerait, en effet, d’attiser les tensions et de s’avérer contre-productive... Veillons à ne pas compromettre l’acceptabilité sociale de la population, qui conditionne à terme l’intégration des réfugiés !

Appartient-il aux élus des métropoles "ouvertes" d'accélérer la construction de logements sociaux, ou aux maires de villes petites et moyennes de se mobiliser davantage sur ce sujet sensible ? 

Je ne suis pas là pour distribuer des bons ou mauvais points. Nos démocraties sont suffisamment fragiles, et les gens de bonne volonté suffisamment minoritaires, pour que l’Etat et les collectivités évitent de se brouiller inutilement. Ça ne va peut-être pas de soi dans un pays où on aime autant les guéguerres institutionnelles, mais je préfère le tricotage territorial aux polémiques stériles. La question du manque de logement abordable, prégnant dans les grandes villes, se pose tout autrement dans les villes petites et moyennes.

L’importance des logements vacants est telle, par endroits, que leur occupation par des réfugiés pourrait solvabiliser les bailleurs sociaux. Nombre de communes cherchent de nouvelles familles et de nouveaux habitants pour faire vivre leurs services publics, ou postuler chez les entreprises locales faisant face à des offres d’emplois non pourvues. Autun, qui perdait environ 100 habitants par an, s’est manifestée d’emblée pour accueillir des familles syriennes à l’époque ! Idem pour Bernay, dans l’Eure.

Ne craignez-vous pas que l’hystérisation des débats politico-médiatiques relatifs à l’immigration découragent certains maires de s’aventurer sur ce terrain risqué, dans les prochains mois ? 

Il est devenu quasiment impossible de parler sereinement d’immigration, aujourd’hui, au niveau national. Heureusement, l’enjeu migratoire s’incarne plus facilement, localement. Les villes représentent des soupapes de décompression : les élus sont moins radicaux, plus ouverts et pragmatiques, sur le terrain que sur les plateaux TV.

Je n’ai rencontré aucun maire fermant les portes de sa ville par idéologie. Je peux d’ailleurs entendre que certains refusent de prendre leur part, parce qu’ils ne le sentent pas politiquement… Même en défendant une approche gagnant-gagnante, pragmatique et raisonnable, ils craignent de ne pas réussir à dépasser l’inquiétude d’une partie de leur population ayant souffert de la désindustrialisation, touchée par une forte précarité.

Comment les élus peuvent-ils faire entendre raison à leurs concitoyens les plus récalcitrants ? 

Une partie des maires se trouve dans une situation intenable, je dois bien en convenir ! Face au raidissement de l'opinion publique, certains préfèrent d'ailleurs agir à bas-bruit. Seuls les élus écologistes et quelques édiles socialistes revendiquent ce qu'ils font à voix haute !

Il ne faut pas faire l’impasse sur les difficultés, ni se montrer bisounours mais n’ayons pas peur de nous confronter aux habitants afin de les faire réfléchir : comment imaginer le secteur des services à la personne fonctionner, demain, sans une politique d’accueil et d’intégration digne de ce nom ? Qui sera présent auprès de nos aînés dans nos hôpitaux et les maisons de retraite ?

Des maires de villes petites ou moyennes ont-ils fini par se montrer ouverts à l'idée de construire des projets territoriaux intégrant cette question des migrants ? 

La plupart des 17 Contrats territoriaux d’accueil et d’intégration des réfugiés (CTAIR) déjà signés l’ont été avec des grandes villes comme Bordeaux, Lille, Le Havre ou Toulouse. Ce sont elles qui ont accueilli l’immense majorité des migrants ces dernières décennies. Mais nous avons de plus en plus de contacts avec des villes plus petites voire des villages présentant parfois un cahier des charges plus « intéressé ».

Pas une contractualisation ne ressemble à l’autre, de toute façon : il n’y a pas de modèle-type. Chaque mairie évalue la situation avec sa préfecture puis fait remonter les besoins, les manques et les ressources locales, ce qui peut être amélioré ou non dans les politiques déjà engagées, etc. Sur la base de ce diagnostic territorial, la ville de Brest a ainsi mis l’accent sur l’accès à la santé ; le maire de Dijon a fait ajouter un axe sur la citoyenneté à son contrat tandis que d’autres territoires concentrent leurs efforts sur l’insertion socio-professionnelle. Les CTAIR permettent de mettre en place des politiques complémentaires, allant plus loin que les actions de droit commun classiquement portées par les pouvoirs publics.

Les CTAIR ont-ils permis de dépasser les crispations entre l’Etat et les collectivités le relayant parfois en cas de carences ? 

C'est une des vertus de ce dialogue permanent entre collectivités et Etat, oui. Les villes de Strasbourg ou Poitiers revendiquent d'agir plus largement que les préfectures, dans la droite ligne de l’approche globale défendue par l’Anvita, en ne limitant pas leurs actions aux seuls réfugiés. Nous leur demandons d’orienter prioritairement leurs actions sur ce public, afin de signer les contrats et pouvoir enclencher légalement les financements de la DIAIR. Mais nous savons pertinemment que lorsque ces villes très engagées recrutent avec l’argent de l’Etat un coordinateur en CCAS pour travailler sur l’intégration des réfugiés, il se rendra aussi disponible pour les personnes exilées au sens large.

N’est-ce pas légèrement paradoxal ? 

Je ne suis pas là pour me poser en censeur de leurs positionnements politiques. En tant que préfet, je n’ai pas à être pro ou anti-migrants, je respecte la loi. Les échelons locaux et national ont des légitimités croisées. Peut-être que l’Etat voudra conforter ces dynamiques partenariales ayant pour finalité l’intégration des réfugiés, en 2022, en y associant davantage les conseils départementaux et le ministère du Logement. A moins qu’un président élu sur une ligne plus identitaire ne remette en cause tous ces dispositifs d’intégration… Il faudrait le demander aux différents candidats.

Il existe une tension politique certaine pour remettre en cause le corpus de règles internationales, européennes, nos lois nationales à l’origine de notre droit particulièrement protecteur pour les migrants. Pour tout vous dire, à titre personnel, je vois aussi dans cette co-construction des stabilisateurs institutionnels qui éviterait que l’Etat ne se désengage complètement de ce dossier au printemps 2022 !

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