« Ni la démocratie directe ni la formule participative ne peuvent remplacer le vote »

Hugo Soutra

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Alice el-Wakil - 15/04/2017 01h:49

Merci de partager ce très intéressant entretien! A titre informatif, je me permets un petit rectificatif: Les citoyens suisses ne votent que 4 fois par an, et non toutes les deux semaines, et le taux moyen de participation à ces votations était en 2015 de 42.8% (https://www.bfs.admin.ch/bfs/fr/home/statistiques/politique.html)

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« Ni la démocratie directe ni la formule participative ne peuvent remplacer le vote »

MartialFoucault

© MF

La "crise" de la démocratie représentative est dans toutes les bouches. Mais la démocratie participative aurait aussi ses limites, selon le directeur du centre de recherches politiques (Cevipof) et professeur des universités à Sciences Po Paris, Martial Foucault. Qui estime, à la veille de scrutins majeurs, que la meilleure légitimité qu’on ait inventée est encore celle de l’élu. Pour peu qu’il consente à plus de transparence et rende (enfin) des comptes.

Si l’on prend pour base le climat politique actuel, qu’est-ce qui attend le prochain chef de l’Etat ?

Nous vivons un moment charnière de la VRépublique. Sans aller jusqu’à dire que nos institutions sont menacées, il y a un désir profond des Français de changer la manière de faire de la politique, au niveau national comme local. On a fait des efforts, récemment, pour instaurer plus de transparence dans la vie publique, en créant par exemple la Haute Autorité pour la transparence de la vie publique (HATVP), mais cela reste nettement insuffisant.

L’élévation du niveau d’études et l’accès à l’information ont changé la donne. Il y a un décalage immense entre ce qu’attendent aujourd’hui les citoyens – de plus en plus exigeants – de leurs représentants et la nature des institutions, qui, elles, n’ont pratiquement pas changé depuis les années 1950.

Est-ce si surprenant qu’une partie des Français aspirent, dès lors, à repenser les mécanismes de délégation du pouvoir ?

Je m’inscris en faux contre la ritournelle de la crise démocratique en France. Très peu de Français souhaitent changer d’institutions ou sortir de la démocratie : il ne s’agit pas tant d’une crise de régime que des pratiques politiques, que ce soit au sein du Parlement ou des assemblées locales. A l’inverse, dire que les Français sont en droit d’attendre que leurs élus leur rendent des comptes, ce n’est pas faire de la démagogie.
J’en veux pour preuve ce déni de transparence, qui entretient tous les fantasmes des citoyens sur ce qu’est réellement l’activité politique, alors qu’ils savent parfaitement que leurs parlementaires sont exposés en permanence aux pressions. Quand la France se dotera-t-elle enfin d’un registre obligatoire pour encadrer le lobbying, à l’instar de ce que font déjà le Canada et les Etats-Unis depuis une vingtaine d’années ?

La multiplication des « affaires » et des scandales alimente aussi cette défiance…

Tout à fait. Et cette profusion dessert la très grande majorité des élus qui n’ont rien à se reprocher, mais n’en sont pas moins associés à cette caste, une oligarchie politique adepte du mélange des genres. La demande de redevabilité qui s’entend chez l’ensemble de nos concitoyens, toutes classes sociales confondues, est légitime, et la plupart des élus sont capables de la comprendre. La transparence exigée n’est pas du voyeurisme. Ce que les Français reprochent à François Fillon, ce n’est pas le montant de son indemnité de député ou son niveau de patrimoine, mais bien sa façon d’utiliser l’enveloppe budgétaire initialement dédiée au travail parlementaire.

Plus de transparence permettrait donc, selon vous, de rompre avec ce dialogue de sourds où élus et citoyens se regardent en chiens de faïence ?

Cela ne peut qu'aider. Mais il faut bien comprendre que ce n’est pas parce qu’un citoyen connaîtra précisément votre patrimoine qu’il croira de nouveau en vous. La transparence doit d’abord s’entendre au sens de la composition des entourages : qui sont les conseillers influents, les groupes d’intérêts qui sollicitent les élus ? Il faut davantage associer les citoyens à la fabrique de la loi, à l’élaboration de la décision publique.

De plus en plus de collectivités s'engagent, justement, dans la voie de la concertation. La démocratie participative locale n’est-elle pas un moyen de réimpliquer le citoyen dans la vie publique ?

Institutionnaliser la démocratie participative ou directe est un moyen de renforcer le peu de contre-pouvoir existant au niveau local et de mieux associer les citoyens, en amont, à l’élaboration et à la prise de décision. Mais cela ne fera pas oublier les mauvaises pratiques de la démocratie représentative. Le peuple français n'est pas dupe : les concertations et autres conseils de quartier sont, en règle générale, purement consultatifs.

Je crois bien plus dans une démocratie de responsabilité que dans cette démocratie participative institutionnalisée. Et, pour l’heure, l’élection au suffrage universel direct est ce qui garantit le mieux la notion de redevabilité, qui doit donc rester l’alpha et l’oméga de nos démocraties. Accepté par tous, le vote présente des vertus fondamentales que ni la formule participative ni la démocratie directe ne peuvent remplacer, en permettant par exemple de récompenser ou de sanctionner ses représentants.

Pourquoi opposer les démocraties participative et représentative, alors que cette dernière a déjà montré ses limites avec l’abstention galopante ?

Certes, mais le niveau de participation dans les instances de démocratie participative demeure extrêmement faible et biaise le jeu politique : s’y retrouvent, essentiellement, les citoyens les plus engagés, souvent issus des classes moyennes et supérieures, très au fait de la vie politique. Il faut bien sûr entendre les parents d’élèves ou les dirigeants associatifs, mais ces groupes sociologiquement très typés ne partagent pas les mêmes préoccupations que les citoyens démobilisés qui ont arrêté de voter voici quinze ans…

On peut le déplorer, mais tous les Français n’aspirent pas à plus d’horizontalité ni à une démocratie directe, où ils seraient sollicités toutes les deux semaines comme en Suisse, avec les votations populaires. Des référendums locaux sur l’augmentation des tarifs de cantine dans les lycées ou l’usage de patins à roulettes sur le parvis de la mairie généreraient davantage de fatigue démocratique que d’énergie civique. Et, à choisir, mieux vaut une élection avec 45 % d’abstention qu’un référendum où ne participe que 20 % de la population…

Est-il temps de réaliser de nouveaux efforts pour mieux représenter les femmes, les ouvriers ou les minorités visibles dans la vie publique ?

Une correspondance socioprofessionnelle parfaite entre la société française et le Parlement ou le conseil municipal ne permettra pas, à elle seule, de regagner la confiance des Français. Mais la quasi-absence de tout ouvrier à l’Assemblée nationale contribue évidemment à ce malaise politique. Idem si l’on va sur le terrain des générations ou des minorités visibles. Nous aurions tort de ne pas chercher à y remédier en améliorant la représentativité des élus.

Il s'agit d'un pansement, d'un correctif qui peut aider à lutter contre les discours anti-élitistes vis-à-vis d’élus accusés de myopie. Mais, au-delà de cette piste, il me semble que c’est surtout par l'efficience des politiques publiques, leur évaluation par exemple mais aussi tout ce qui participe à améliorer la décision publique pour éviter qu’elle n’achoppe sur le terrain, que nous sortirons par le haut de cette situation.

Partagez-vous l’idée de certains parlementaires et élus locaux de regrouper un certain nombre d’élections (voire toutes) le même jour ?

Peu de pays sollicitent autant leurs électeurs que la France. Il est difficile de prévoir les effets d’une telle réforme, mais ce qui est sûr, c’est que l'enchaînement des élections nationales, régionales, départementales et locales multiplie les opportunités, pour les électeurs, de signifier leur mécontentement vis-à-vis de leurs représentants. Vous tendez le bâton pour vous faire battre ! Il faut davantage faire respirer un système à bout de souffle : les pauses sont bénéfiques dans un système démocratique. 

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