Martin Vanier : « On ne lutte pas contre les fractures en en faisant un problème territorial »

Hugo Soutra

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Martin Vanier : « On ne lutte pas contre les fractures en en faisant un problème territorial »

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Penser en réseaux plutôt qu’en termes de territoires : tel est le credo du géographe Martin Vanier, associé au sein de la coopérative de conseil Acadie. A la veille du 100ème Congrès des Maires, il s'explique sur les écueils du "prêt-à-penser" territorial et d'un fétichisme décentralisateur.

A entendre les maires des grandes villes, il n’y a plus un problème politique contemporain – transition énergétique, crise démocratique, terrorisme – qui ne puisse plus être réglé sans recours aux « territoires » ! Y compris en France, ce bon vieil Etat jacobin… Ardent défenseur de la cause des collectivités, Martin Vanier met néanmoins en garde contre cette logique territoriale ne permettant pas forcément de déployer une justice spatiale bénéficiant au plus grand nombre.

Auteur d'une dizaine d'ouvrages de prospective territoriale dont le fameux "Le pouvoir des territoires, essai sur l'interterritorialité", ce géographe professeur à l'école d'urbanisme de Paris appelle, dans cet entretien, les élus et leurs associations à privilégier les coopérations horizontales plutôt que les revendications catégorielles…

Pourquoi avoir tourné le dos à la défense des « territoires » ?

Cela fait près de vingt-cinq ans que je fais de la recherche académique, et à peu près autant que je défends les « territoires » comme cadre idéal pour penser les défis contemporains. Et même si sa mise en place me laisse parfois perplexe lorsque je vois la multiplication des hôtels de collectivités ou de titres de présidents (sic), je ne me suis jamais joint aux cris d’orfraie dénonçant la décentralisation !

Simplement, qui aime bien châtie bien ! Je souhaite m'émanciper d’un discours territorial transformé en doxa. Je veux confronter la croyance que le territoire a réponse à tout, à un autre paradigme contemporain peu pris en compte : celui du réseau et des interdépendances à l’heure de l’internet, de la transition écologique, etc. Ceci afin de continuer à mieux servir la cause de la République des territoires.

En quoi ces deux concepts de territoire et de réseau sont-ils liés ?

Les territoires se sont trop affirmés en réaction à la mondialisation : beaucoup de collectivités ont singé l’Etat, son organisation verticale, la présidentialisation de son pouvoir. C’est la grenouille qui veut se faire aussi grosse que le bœuf… Regardez les régions qui ont arraché un pouvoir prescriptif avec le Sraddet, ce schéma régional d’aménagement s’avère quasi inopérable : en réalité, c’est bien d’accords politiques avec les autres collectivités dont les régions ont besoin pour leur document stratégique.

En magnifiant à l’extrême le pouvoir territorial autonome, la décentralisation a retardé la mise à jour politique qu’aurait dû provoquer l’émergence d’une France ouverte. Les entreprises ont appris à s’organiser horizontalement, les habitants sont de plus en plus mobiles et vivent au quotidien l’articulation des échelles, mais notre organisation territoriale et les élus en sont restés au monde d’avant.

Une partie seulement des habitants... Certains groupes sociaux se replient sur eux-mêmes !

Une partie des catégories sociales les plus modestes n’a effectivement pas les clés de la société en réseaux. La puissance publique ne devrait pas accentuer sa marginalisation au nom de la proximité et de l’autochtonie. Elle devrait au contraire aider les plus vulnérables à se libérer de l’« assignation à résidence », en développant les capacités de tous à exercer le droit à la mobilité.

Comment mener ce travail culturel, à l'heure où leur concentration sur les mêmes territoires commence à avoir des effets politiques ?

Ces fractures risquent de se faire ressentir aux prochaines élections dans des villages objectivement isolés ou des banlieues métropolitaines enclavées (au moins dans l’esprit de leurs populations), oui. Mais, quoi qu’en disent certains géographes, la solution passera par l'amélioration des capacités des personnes et un travail sur les trajectoires des ménages, et non sur l’offre des territoire.

Quarante ans de « politique de la ville » dans les quartiers dits sensibles en font l’éclatante démonstration : on ne traite pas une grande question sociale, culturelle et politique, par des interventions qui ciblent le territoire, le quartier, le village. On ne lutte pas contre les fractures en en faisant un problème territorial, on l’aggrave en y enfermant de fait les victimes.

L’« égalité des territoires » serait dépassée ?

Cette fausse-bonne réponse est un leurre néfaste ! Lorsque l’association Ville et banlieue a forgé cette revendication de manière légitime il y a trente ans, c’était pour dénoncer le délaissement des quartiers sensibles qui avaient perdu le filet républicain (social, sécurité) dont disposait le reste de leur agglomération. Délaissement aujourd'hui très relatif, vu les milliards de la politique de la ville.

Beaucoup d’élus de la ruralité croient servir ses intérêts en faisant valoir ce principe, resucée de celui d’équilibre. Que l’on soit bien d’accord : l’égalité reste une exigence indépassable, propre à la République française. Mais, croire que les territoires peuvent incarner cette promesse, dans une société où les individus ou encore les emplois se déplacent en permanence,est une erreur magistrale. L’Etat n’arrivera pas davantage à égaliser les situations de Paris et la province qu’il ne l’a réussi hier. La seule chose que les élus ruraux devraient rechercher aujourd'hui, c'est l'égalité d'accès, des relations, à l'échelle des personnes. « Egalité » ou « équilibre des territoires », ces notions cachent les vrais besoins d’une société mobile. Les réseaux, eux, peuvent donner accès à des services qui ne seront jamais distribués partout également. Voyez la réforme de la carte des maternités.

Les élus ne semblent-ils pas privilégier désormais la planification aux revendications locales ?

Certainement ! La pensée interterritoriale progresse, alors que le mot faisait sourire il y a peu. On est en quête d’alliances et de coopérations entre villes et campagnes, entre métropole et ruralité. On invoque la réciprocité, on vise de nouveaux biens communs. Des villes comme Nevers ou Joigny, qui ont beaucoup souffert ces dernières années, ne sont pas dans un discours d’aumône, de compensation ou d’exigence de redistribution. Elles veulent pouvoir jouer dans le système des territoires, et cherchent à valoriser tout ce qui y contribue.

Certes, mais au-delà des discours, la coopération territoriale ne semble pas encore faire beaucoup d’émules…

De fait, il y a des associations qui cultivent les approches catégorielles, la victimisation des territoires, l’urbanophobie et le « métropole bashing ». A chacun de juger sur pièces le rôle joué par l’Association des maires ruraux de France par exemple. Il est aussi de bon ton de dénoncer le côté « usines à gaz » des pôles métropolitains, pôles d’équilibre (PETR) et schémas de cohérence territoriale (Scot). Mais c’est là qu’on peut réinventer la façon de conduire les affaires publiques territoriales. Surtout si l’Etat donne des signaux en ce sens, en faisant évoluer la contractualisation, en cessant les réformes de structures et en travaillant sur les règles de coopération. Une initiative ministérielle est en préparation sur la revitalisation des villes moyennes, sous l’égide de Jacques Mézard : on verra si la cohésion est orientée plutôt « coopération » ou « dotation », et si on pense en système plutôt qu’à un énième sauvetage local.

Quels effets auraient ce changement de paradigme sur l’architecture du pouvoir ?

L’autonomisme local s’adossait au pouvoir parlementaire via le cumul des mandats. La fin du cumul va obliger les différents niveaux de pouvoirs à inventer des règles politiques et citoyennes pour les articuler autrement que par le recours à l’élu providentiel. Une limitation courageuse du cumul dans le temps aurait des effets bénéfiques pour en finir avec le territoire comme fief politique. Tout cela va se répercuter sur les associations d’élus, trop nombreuses, trop catégorielles, trop défensives souvent, alors qu’elles devraient être les lieux où s’inventent les coopérations dont les territoires ont besoin, et avec eux la société tout entière.

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