« Lorsque l’Etat n'est pas à la hauteur, ce sont les maires qui gèrent les problèmes migratoires »

« Lorsque l’Etat n'est pas à la hauteur, ce sont les maires qui gèrent les problèmes migratoires »

Damien Careme

© Parlement européen

Député européen (EELV), Damien Carême juge sévèrement la politique française de «non-accueil» des personnes migrantes. Il interpelle, plus globalement, les pouvoirs publics pour élargir la mobilisation au-delà du premier cercle, dans un contexte politique «particulièrement féroce». Co-président de l’Association des villes et territoires accueillants (Anvita), qui a vu son nombre de collectivités adhérentes quadrupler depuis les municipales 2020, l’ex-maire de Grande-Synthe (Nord) défend l’« accueil inconditionnel » des personnes exilées.

Arcueil, Chambéry, Clermont-Ferrand, Die, La Flèche, Louvigny, Rouen, Strasbourg, Tours et Villeurbanne, etc… Vingt communes-adhérentes de l’Association nationale des villes et territoires accueillants (Anvita) organiseront des cérémonies de « parrainages républicains », dans le cadre de la journée internationale des migrants, samedi 18 décembre. Objectif : alerter l’opinion publique sur la dégradation incessante des conditions d’accueil et rendre visible la situation des personnes exilées en France. Le Courrier des Maires s’est entretenu avec son co-président, député européen et ex-maire (EELV, ex-PS) de Grande-Synthe, Damien Carême.

Quel regard portez-vous sur la politique migratoire française ? 

Damien Carême : « Entre l’exploitation commerciale des migrations par certains médias, et leur exploitation politicienne par l’extrême-droite, rien n’est fait pour tirer les responsables politiques vers le haut. Candidats à la primaire LR comme ministres et parlementaires sont lancés dans une surenchère abominable, que la noyade de vingt-sept exilés au large de Calais n’aura interrompue que quelques jours à peine. Le débat a très vite repris, depuis, autour des moyens permettant de fermer la France à double-tour.

"La France ne laissera pas la Manche devenir un cimetière" a annoncé Emmanuel Macron, oubliant le cynisme total dont fait preuve son gouvernement. Depuis le démantèlement de la « jungle » de Calais en 2016, la police harcèle au quotidien les personnes exilées, lacère leurs tentes, sans jamais leur proposer de mise à l’abri. Cette politique les pousse à fuir en prenant des risques considérables. Les personnes arrivant aujourd’hui par les Alpes ou les Pyrénées, par des températures extrêmes, ne sont pas davantage accueillies… La France s’assoit sur la Convention de Genève et ne respecte même plus la Charte européenne des droits humains.                                             

Les élus formant l’Anvita espèrent-ils encore parvenir à infléchir cette politique nationale de non-accueil ? 

Face à ce qu’une commission d’enquête parlementaire qualifiait récemment de « maltraitance d’Etat », je n’ai pas grand espoir sur le fait que ce gouvernement organise un accueil correct, digne, des personnes exilées, dans les prochains mois, non, pas vraiment.

Lorsque l’Etat n’est pas à la hauteur de la réponse, ce sont les maires – en première ligne face aux habitants, soumis juridiquement au Code de la famille ainsi qu’au Code de la santé publique – qui doivent gérer le problème. Charge à eux d’éviter que ces gens dorment à la rue, soient privés d’eau ou victimes de toutes formes d’épidémies… parfois à l’insu de la préfecture, comme à Strasbourg. Mais, à l’origine, les élus de l’Anvita ne souhaitent pas entrer en conflit avec l’Etat ! Nous préfèrerions qu’il réquisitionne des locaux et mette en place des solutions d’hébergement pour ces êtres humains, les accompagnent dans leurs démarches administratives et travaillent sur leurs projets d’insertion socio-professionnelle.

Tous les maires ne semblent pas aussi engagés, sur ce sujet sensible… 

Certains élus ont sans doute peur de se voir reprocher d’accueillir des demandeurs d’asile ou des réfugiés dans leurs villes. Je peux comprendre qu’ils hésitent vu tous les fantasmes véhiculés par les journalistes et les décideurs nationaux : « grand-remplacement » de la population française, fraudes à l’Aide médicale d’Etat et à la Sécurité sociale, etc. Mais je connais aussi de nombreux maires très volontaristes, pas avares d’actions, qui ne médiatisent pas leurs politiques ni ne provoquent le débat tout simplement pour éviter que l’extrême-droite locale ne s’en empare !

La stratégie de « répartition territoriale » de l’Etat, visant à en finir avec les concentrations de personnes exilées dans les zones frontalières, des demandeurs d’asile dans des métropoles au bord de la saturation, est-elle la bonne ? 

Il existe un problème évident de tension sur le logement dans les métropoles. Certains maires de grandes villes s’engagent avec leurs voisins afin d’intégrer au mieux les réfugiés, mais ce n’est pas toujours simple… Les orienter dans des villes petites et moyennes disposant de logements publics, d’HLM ou d’anciens appartements de fonction, pourrait être intéressant, dans ce cadre.

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Il peut et il doit y avoir une solidarité nationale qui se mette en œuvre pour accueillir dignement ces êtres humains. Mais attention ! La répartition territoriale, ça ne peut en aucun cas être de contraindre les demandeurs d’asile ou de réfugiés d’aller là où la France le décrète, ni de disséminer et séparer des familles entières. Cette stratégie doit aussi tenir compte, par ailleurs, des niveaux de diplômes : vous ne pouvez pas envoyer des ingénieurs dans de petits villages dans lesquels ils ne trouveraient pas d’emploi…

Quel regard l’ANVITA porte-t-elle sur les maires qui lieraient l’accueil humaniste des personnes exilées à un certain intérêt territorial ? 

L’accueil de familles et de personnes migrantes peut permettre à des villages et petites communes d’empêcher la disparition d’une classe voire d’une école, d’éviter la fermeture de commerces, de trouver un boulanger de trouver un boulanger, etc. Ça peut relancer un club sportif, faire tourner des associations, aussi, dans les villes petites et moyennes. Ces raisons « utilitaristes » ne sont néanmoins pas le moteur des maires adhérant à l’Anvita. Ce sont d’abord des humanistes, attachés au vivant : ils ne réfléchissent pas dans ce sens-là lorsqu’ils mettent en place des politiques municipales d’hospitalité.

L’Etat a-t-il raison d’en attendre davantage des villes petites ou moyennes connaissant un taux de vacance du logement important, voyant ses services publics menacés de fermeture ; les chefs d’entreprises locales se plaindre de pénuries de main d’œuvre à répétition, etc ? 

Sur le papier, oui, bien sûr que ces territoires ayant des logements sociaux disponibles et perdant de la population pourraient utilement s’y mettre ! L’accueil de migrants créé des opportunités de redynamisation indéniables. C’est un peu comme si une collectivité voyait éclore un nouveau lotissement, sans avoir à artificialiser de nouvelles terres : la présence de nouveaux habitants – « autochtones » ou exilés - a des conséquences immédiatement positives sur la vie locale.

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Lorsque ces gens s’intègrent bien sur le plan social et professionnel, que les territoires en tirent également profit, ça peut permettre d’apaiser le débat sur les migrations. Même si ce n’est qu’un plus intervenant dans un second temps, encore une fois. N’inversons pas les choses. Cela dit, ce n’est pas parce que ce côté utilitariste n’est pas dans les gênes des élus que l’Anvita que l’Etat ne peut pas s’en servir pour faire la promotion de sa stratégie de « répartition territoriale ».

Cette stratégie territoriale « utilitariste », qui n’est pas la vôtre à l'Anvita, ne peut-elle pas convaincre tout de même le reste des maires principalement obnubilés aujourd’hui par l’attractivité de leurs territoires auprès des CSP+ et des Parisiens de s’engager sur ce dossier ? 

Un certain nombre d’élus ne jurent que par l’attractivité de leurs territoires auprès des CSP+, c’est vrai, mais il y en a autant si ce n’est plus qui sont prêts à accueillir des demandeurs d’asile et des réfugiés. Vraiment. Beaucoup se renseignent, semblent tentés mais craignent les réactions de leurs habitants. Mieux vaut changer le récit national autour des migrations qu’adopter localement cet argumentaire « opportuniste », pour lever les réticences et faciliter cette répartition territoriale.

Le gouvernement doit aussi mieux accompagner les villes petites ou moyennes jouant le jeu en garantissant aux migrants l’accès à un hébergement, une offre de soins et un suivi psychologique, ainsi qu’un apprentissage de la langue française. Vous verrez, dès que l’Etat ne se défaussera plus de ses responsabilités, le sujet fera moins polémique. Marine Le Pen et Eric Zemmour ne pourront plus instrumentaliser la situation et prospérer dessus. Et les collectivités locales s’engageront alors de façon beaucoup plus massive qu’aujourd’hui – les élus locaux n’auront plus à avoir peur de l’opinion publique… »

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