Législatives 2022 : un "turnover" relativement classique, aux causes multiples

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Législatives 2022 : un

© Adobe / Danielle Bonardelle

Parmi les 577 députés élus en 2017, près d'un sur cinq ne se représente pas en juin 2022. Un chiffre peu ou prou conforme aux mandatures précédentes, proportionnellement plus élevé dans les rangs LR et PS que chez LREM... De la faiblesse du Parlement français à la montée de la violence contre les élus, en passant par le manque d'ancrage local de certains députés ayant été débranchés par leurs propres partis, les explications sont à la fois nombreuses et variées. Doctorant en science politique, Awenig Marié analyse dans une tribune le "turnover" des candidats aux législatives 2022, cassant quelques idées reçues au passage.

Tribune rédigée par Awenig Marié, doctorant au Centre d'étude de la vie politique (CEVIPOL) de l'Université Libre de Bruxelles (ULB) pour The Conversation

À peine l’élection présidentielle terminée, les partis politiques se sont mis en ordre de marche pour les législatives, qui auront lieu les dimanches 12 et 19 juin prochains. Victimes d’une visibilité médiatique et d’une participation électorale plus faibles que la présidentielle, les législatives n’en sont pas moins un événement crucial de la vie politique française. Elles permettent d’élire les 577 députés qui ont la tâche de représenter les citoyens dans le processus législatif.

La grande majorité des députés sortants briguent un nouveau mandat. D’autres, cependant, ne se représentent pas : selon nos premiers calculs basés sur les déclarations publiques des partis et des députés, ils sont environ 19 % à jeter l’éponge, soit un parlementaire sur cinq.

Si le phénomène est fortement médiatisé cette année, il n’est pas plus important que lors des élections précédentes. En 2012, environ 20 % des sortants avaient décidé de ne pas briguer un nouveau mandat. Quant aux élections de 2017, elles semblent être une exception : plus de 37 % de députés ne s’étaient pas représenter, notamment en raison de l’application de la loi sur le non-cumul des mandats.

Cette année, la part de députés sortants non-candidats est particulièrement importante au sein des deux partis traditionnels, Les Républicains et le Parti socialiste (environ 25 %). Ces deux formations comptent dans leurs rangs un nombre important d’élus ayant déjà effectué plusieurs mandats, un facteur pouvant expliquer la décision de certains députés de raccrocher. Au contraire, au sein de Renaissance (ex-LREM), la part des parlementaires souhaitant quitter le Palais Bourbon est plus faible que la moyenne (17 %). La grande majorité des députés de ce parti sont arrivés à l’Assemblée nationale en 2017 et désirent donc rempiler pour tenter de faire fructifier leur expertise législative pendant un second mandat.

Les déçus de l’Assemblée ne rempilent pas

Plusieurs facteurs sont évoqués pour expliquer les stratégies de candidature des parlementaires. Mettre un terme à sa carrière de député peut être expliqué par la simple envie de se mettre en retrait de la vie politique. Une décision notamment motivée par la déception des députés à l’égard de leur rôle de représentant et, plus généralement, du rôle du Parlement dans le système institutionnel français. « L’Assemblée nationale est considérée comme une chambre d’enregistrement de décisions élaborées ailleurs », a critiqué le député et actuel vice-président de l’Assemblée, Huges Renson (Renaissance), qui ne se représente pas.

Ce sentiment d’impuissance n’est pas sans fondement. L’Assemblée nationale est souvent considérée comme un Parlement faible, notamment quand elle est comparée à ses homologues européens. Dans le système politique français, le pouvoir législatif est en position de dépendance vis-à-vis de l’exécutif : le gouvernement contrôle une partie de l’agenda, le président et les ministres jouissent d’une forte notoriété médiatique et, parce que la séquence électorale favorise le parti politique du président fraichement élu, l’exécutif dispose généralement d’une majorité parlementaire stable. La faiblesse du parlement impacte les stratégies de candidature : un mandat est plus attrayant si les pouvoirs du parlement vis-à-vis du gouvernement sont importants.

D’autres facteurs de retrait peuvent être observés. La multiplication de la violence contre les élus, ainsi que l’augmentation du niveau de défiance à l’égard du personnel politique, n’incitent pas les parlementaires à se représenter. Pour autant, tous ne quittent pas la vie politique. D’autres mandats, notamment maire d’une commune, perçus comme plus gratifiants et reconnaissants que celui de député, pourraient bien attirer les déçus du Palais Bourbon.

Les députés privés d’investiture

Le retrait de l’investiture d’un parti politique est un autre facteur permettant d’expliquer pourquoi certains députés raccrochent. L’investiture est le processus par lequel un parti désigne officiellement un candidat pour défendre ses couleurs. Alors que certains parlementaires déboutés par leur parti jouent le jeu de la dissidence et décident d’être candidat sans étiquette, la plupart se mettent en retrait.

Cette année, les regards se tournent vers les députés victimes des négociations de l’alliance de gauche Nupes (David Habib, Lamia El Aaraje) ainsi que vers les députés évincés par Renaissance. Alors que la formation d’Emmanuel Macron avait pour stratégie d’investir en priorité les sortants, une vingtaine d’entre eux n’ont pas reçu l’investiture du parti.

La littérature en sciences politiques analyse souvent l’impact de l’activité parlementaire et de la loyauté au parti sur la reconduction ou non d’un député. Les élus mis sur la touche sont-ils moins loyaux que les autres, notamment quand il s’agit de voter dans l’hémicycle ? En moyenne, selon les chiffres compilés par le site Datan qui expose l’activité des députés, les élus LREM privés d’investiture ont voté sur la même ligne que leur groupe dans 95 % des cas, contre 97 % pour leurs collègues. C’est par exemple le cas de Typhanie Degois, évincée par son parti, qui a un taux de loyauté extrêmement faible (81 %) et a voté contre des textes emblématiques du gouvernement, comme la loi bioéthique ou les lois relatives à la crise sanitaire du Covid-19.

Cependant, si la loyauté au groupe a son importance, son impact semble relatif. Les députées Renaissance Sonia Krimi et Sandrine Lefeur, qui ont des taux de loyauté relativement faibles (82 % et 88 %), ont été réinvesties par leur formation. A contrario, certains députés évincés étaient très loyaux, à l’image de Stéphane Vojetta, Émilie Guerel, ou encore Cédric Roussel. Ainsi, la loyauté n’explique pas tout. Le refus d’investiture peut également être motivé par les relations interpersonnelles, les stratégies électorales, ou encore la volonté d’un parti d’investir un candidat doté d’un fort capital politique.

La décision pour un parti politique de ne pas accorder l’investiture illustre la relation, parfois tendue, entre parti et parlementaire, et le rapport du parti au territoire. Débrancher un député est signe du manque d’ancrage local que l’élu avait réussi à développer : il est plus compliqué de refuser l’investiture à un parlementaire ayant de fortes connexions sur le terrain. Ceci est d’autant plus vrai en France, où le système électoral incite les députés à développer des attaches locales fortes et à personnifier leur campagne électorale. Les refus d’investiture au sein de LREM illustrent le manque d’attachement territorial du parti et la difficulté qu’ont eu ses députés à développer un capital politique local indépendant du nom d’Emmanuel Macron.

L’analyse du « turnover » des députés

La volonté de quitter la vie politique, la perte d’investiture, mais aussi la défaite électorale, contribuent au renouvellement du parlement. Ce renouvellement, ou « turnover », est souvent interprété comme un signe de vitalité démocratique. En 2017, Emmanuel Macron, qui vilipendait la « professionnalisation de la politique », en a fait un thème de campagne : il appelait les citoyens à élire de nouveaux candidats issus de la société civile pour revitaliser le système représentatif et changer les pratiques politiques. Le renouvellement a été profond : en 2017, ils n’étaient que 147 députés à avoir été réélus (25 %), une baisse significative par rapport à 2012 (59 %).

Alors que le renouvellement parlementaire est signe d’un changement démocratique de l’élite politique, il fait également peser des doutes quant à la capacité des nouveaux entrants à s’imposer. Quand ils arrivent à l’Assemblée, les nouveaux députés doivent intérioriser les règles du jeu parlementaire, une période pendant laquelle ils peinent à avoir une réelle influence sur le processus de décision. Ainsi, un renouvellement trop important d’un parlement, s’il est souhaitable d’un point de vue démocratique, risque de diminuer l’influence du législateur dans le système politique.

Une distinction doit également être faite entre les « novices » et les nouveaux députés qui ont une précédente expérience politique. En effet, beaucoup de nouveaux parlementaires ne sont pas étrangers au système politique, un phénomène remettant en question l’idée même de renouvellement prônée par certains partis. En 2017, si l’Assemblée a vu l’arrivée de 431 nouveaux députés (75 %), seulement une centaine n’avait jamais eu d’expérience politique dans le passé.

Contrairement aux « novices », qui n’ont pas réussi à s’imposer dans l’arène parlementaire, les nouveaux députés avec une précédente expérience politique (permanent d’un parti, collaborateur d’élu, conseiller municipal) ont rapidement reçu des responsabilités au sein de l’Assemblée. Par exemple, comme le montre le sociologue Étienne Ollion (interrogé ici par Le Courrier des maires), les anciens collaborateurs politiques nouvellement élus en 2017 ont réussi à s’installer dans les positions de pouvoir à l’Assemblée. En somme, malgré la promesse d’Emmanuel Macron de « renouvellement politique », l’expérience nous montre que l’exercice du mandat de député reste fortement conditionné par les compétences, l’expérience passée, et les connexions sociales dans le champ politique.The Conversation

Un texte de Awenig Marié, doctorant au Centre d'étude de la vie politique (CEVIPOL) à l'Université Libre de Bruxelles (ULB). Cet article est republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons. Lire l’article original.

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