« La presse locale n’est pas aussi menacée en France qu'aux Etats-Unis »

« La presse locale n’est pas aussi menacée en France qu'aux Etats-Unis »

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© DR.

Une partie des difficultés de la presse provient d’un sous-investissement chronique dans l’innovation. A la tête d’un laboratoire de recherche, Julien Kostrèche accompagne les médias locaux dans leur quête de survie et les conseille dans leur façon de fabriquer et monétiser l’information. Entretien avec le co-organisateur du Festival de l’info locale (FIL) qui porte un regard acéré sur la vitalité de la presse locale et de l’information de proximité en France.

Ancien journaliste pour l’émission Ripostes, puis rédacteur en chef de Terre Eco et directeur des programmes de Télénantes, Julien Kostrèche a cofondé et dirige depuis 2012 « Ouest Médialab ». Ce laboratoire R&D, qui ambitionne d’élargir son périmètre à l’ensemble du monde francophone à terme, organise des temps de partage d’expériences et de pratiques entre dirigeants de médias et journalistes sur l’éditorial, mais aussi la déontologie et l’éthique, le management ou le marketing. Dans le cadre d'un dossier du Courrier des Maires consacré aux relations entre élus et médias, Julien Kostrèche dresse un panorama complet du paysage de l'information de proximité, aujourd'hui, en France.

Quels effets la géographie des grands médias a-t-elle sur la vie démocratique d’un pays ? 

Le paysage médiatique français a ceci de particulier qu’il est centralisé à l’extrême, bien moins régionalisé en tout cas qu’en Allemagne ou en Italie. Cette répartition déséquilibrée des quotidiens nationaux influence le choix ou ne serait-ce que la façon de traiter les sujets… Et se répercute sur la teneur des débats publics. Les rédactions basées à Paris reflètent-elles correctement la diversité des enjeux politiques locaux et les multiples réalités territoriales, depuis le vote des premières lois de décentralisation ? Les élus qui se montrent sceptiques n’ont sans doute pas tort.

Evitons néanmoins les caricatures binaires. Il existe en France une grande diversité de médias locaux. Le maillage du service public de l’information (France Bleu, France 3) comme de la PQR/PHR reste assez exceptionnel. Sans compter la multitude de médias de collectivités, quand bien même il ne s’agit pas de journalisme à proprement parler.

La France ne risque donc pas de voir émerger des « déserts médiatiques » ? 

Prenons garde et restons vigilants, bien sûr : la presse régionale et locale n’est pas épargnée par les mouvements de concentration, certains titres ont disparu, la pagination de la plupart des journaux a été réduite… Et l’audience vieillissante des journaux imprimés ne devrait rien arranger, à l’avenir. Des territoires s’avèrent moins bien couverts que d’autres. Mais les décideurs politiques ne devraient pas tant craindre l’apparition soudaine de « déserts médiatiques » qu’une baisse de la diversité des journaux ainsi qu’une éventuelle perte en termes de qualité de l’information.

En dépit des nombreux défis économiques auxquels fait face la PQR, la situation de notre pays n’est pas comparable à celle des Etats-Unis ou d’autres pays plus libéraux. Là-bas, de véritables déserts d’information ont vu le jour en l’espace de dix ou vingt ans. Le système français d’aides publiques à la presse et le soutien des collectivités nous prémunit, pour l’heure, de ce risque. Penser que les médias locaux – du titre de PQR historique aux gratuits culturels - puissent fonctionner qu’à l’aide des lecteurs demain, sans aides publiques ni achat d’encarts publicitaires ou subventions directes des collectivités, me semble périlleux.

Les journalistes français ont-ils les moyens d’informer nos concitoyens sur les enjeux et problématiques non métropolitaines ? 

Les petites villes, communes périurbaines et autres villages ruraux ne sont pas équitablement représentés dans les journaux, c’est évident. Je ne dis pas que les journalistes ne sortent plus du cœur des grandes agglomérations où se  concentrent les lieux de décision aujourd’hui, mais c’est le ressenti de nombre de nos concitoyens… Le sujet a fracturé certaines rédactions : si certains correspondants ou pigistes contraints d’utiliser la voiture au quotidien ont capté quelques signaux faibles annonciateurs de la mobilisation des « Gilets jaunes », cela n’a pas toujours été le cas de leur hiérarchie, majoritairement urbaine.

La capacité des médias nationaux comme locaux à rendre compte de sujets essentiels pour la vie quotidienne conditionne pourtant la confiance que nos concitoyens leur accordent ensuite. D’où l’importance pour le personnel politique de ne pas sous-estimer ces enjeux.

Percevez-vous une volonté, au moins chez quelques médias, de remédier à ce manque d’ancrage et élever le niveau du débat public à la veille de la présidentielle 2022 ? 

La crise des Gilets jaunes a provoqué une prise de conscience chez les journalistes. J’entrevois quelques inflexions notables dans l’audiovisuel, même si ce mouvement visible sur BFM ou Public Sénat ne semble pas encore gagner des chaînes nationales type TF1…

Lire aussi : Vers une décentralisation de l’information ?

Il y a également de réelles transformations à l’œuvre au sein de la presse locale, pour développer du journalisme participatif ainsi que du journalisme de solutions, mesurer leur « impact », des enquêtes aidant les citoyens à comprendre les dessous de leurs villes, etc. Il est toutefois encore un peu tôt pour savoir si ces efforts, assez récents, seront payants.

Surtout, ces initiatives ne doivent pas faire oublier les effets sur la démocratie locale des restructurations économiques des grands groupes de presse régionaux… 

Il y a un public pour le journalisme sérieux que les élus semblent appeler de leurs vœux, l’animation des controverses locales et la couverture des conseils municipaux. Tout comme il y a un appétit pour l’info-spectacle ! Les faits-divers sont à l’origine des plus fortes audiences de la PQR. Ce n’est pas qu’un truc de journalistes ! Ces médias généralistes grand public traitant historiquement l’actualité locale de façon exhaustive n’ont pas d’autres choix que d’affecter des moyens à ce type de sujets, aux comptes-rendus des matchs de football amateur, à l’info-trafic ou à la nécrologie.

Lire aussi : Des élus s’inquiètent d’un appauvrissement de l’information locale

Tout est une question d’équilibre, en réalité, entre les moyens dévolus par les rédactions aux sujets qui tirent l’audience et le « hard news ». La base du journalisme local, c’est de décrypter la mise en œuvre des politiques publiques comme les solutions aux dysfonctionnements et problèmes du territoire, de rendre comtes des initiatives citoyennes comme des mécontentements, de suivre à la trace les dépenses d’argent public. C’est tout cela qui fait la plus-value du journaliste professionnel, finalement, par rapport aux blogueurs ou influenceurs des réseaux sociaux.

Craignez-vous que des maires soient tentés de profiter de ce contexte moribond pour prendre le dessus sur la presse locale ? 

Je n’entends pas beaucoup d’élus locaux se réjouir des difficultés économiques de la presse, de la diminution du nombre de journalistes ou de la réduction des territoires couverts. Mis à part Steeve Briois, en guerre ouverte avec La Voix du Nord à Hénin-Beaumont, et une poignée de populistes cyniques accusant les journalistes d’être corrompus par leurs annonceurs économiques ou politiques…

Par contre, j’observe avec tout autant d’inquiétude l’arrivée de nouveaux diffuseurs d’informations. Le personnel politique devrait se méfier des médias à la ligne éditoriale assez identitaire comme BreizhInfo, des groupes ou pages Facebook prétendant « réinformer » la population locale essentiellement à base de fake news, etc. Il serait intéressant, pour eux, de disposer d’un baromètre local renseignant la façon dont les habitants s’informent en proximité, la confiance qu’ils accordent aux journalistes, aux bulletins municipaux ou aux réseaux sociaux, les sujets et les angles qu’ils plébiscitent, etc. Mais cette cartographie de la variété des sources d’informations sur un territoire donné reste entièrement à bâtir.

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