« L’Etat et les régions ont un rôle à jouer pour accompagner les villes en décroissance »

Hugo Soutra

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« L’Etat et les régions ont un rôle à jouer pour accompagner les villes en décroissance »

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Le constat de la dévitalisation des centres-villes est de plus en plus partagé, des embryons de solutions commencent à produire leurs premiers résultats ici ou là. Mais attention à ne pas se réjouir trop vite ! Entretien avec les géographes Sylvie Fol et Sophie Baudet-Michel, spécialistes des villes en décroissance.

Coordonnant un programme de recherche sur les « villes en décroissance » financé notamment par la Caisse des dépôts et le Commissariat général à l’égalité des territoires, les géographes aux universités Paris-1 et Paris-7, Sylvie Fol (à gauche) et Sophie Baudet-Michel (dr.), estiment nécessaire de prendre de la distance avec le schéma de pensée très malthusien du développement territorial. Sous peine que les villes-centres continuent de pâtir de la croissance de leurs périphéries, avertissent-elles. Entretien croisé.

Les petites et moyennes villes connaissant une augmentation de leur vacance commerciale sont-elles condamnées à mourir ?

Sylvie Fol : Bien sûr que non. Il y a des moyens d’agir sur la trop forte concurrence territoriale ou l’augmentation conséquente de l’offre de grande distribution qui expliquent la récente hausse de la vacance commerciale. La seule chose qui me paraît évidente, c’est que si les élus des villes-centres touchées par un processus de dévitalisation ne régulent pas davantage l’urbanisme commercial ni le développement urbain périphérique, il y a peu de chances qu’ils parviennent à faire revivre de manière durable leurs cœurs de ville.

Car la crise se révèle bien souvent plus globale et multidimensionnelle que la simple dévitalisation commerciale des centres-villes. Dans nombre de villes petites et moyennes, la désindustrialisation et l’étalement urbain ont provoqué une diminution du nombre d’emplois et d’habitants, ce qui a engendré une paupérisation de la population locale, et donc automatiquement le déclin des commerces mais aussi une dégradation de l’habitat et une vacance des logements.

Pourquoi les pouvoirs publics français ont-ils autant tardé à considérer les difficultés rencontrées par ces villes en décroissance, que vous qualifiez de « shrinking cities » ?

Sophie Baudet-Michel : A la différence des villes du nord de l’Angleterre, de l’Allemagne orientale ou encore du Japon, la vitalité démographique a longtemps protégé les villes françaises de la décroissance. Mis à part quelques grandes villes comme Saint-Etienne ou Le Havre, la baisse du nombre d’habitants touchait quasi exclusivement des aires urbaines de petite (31 % d’entre elles) ou moyenne taille (37 % d’entre elles). Des territoires dont se préoccupait peu l’Etat central, qui se concentrait sur le développement de l’attractivité des métropoles.

Cela peut expliquer l’invisibilité du processus d’aspiration exercée par les zones métropolitaines sur les villes fragiles de la diagonale du vide mais aussi de certaines villes du centre-Bretagne, de la Normandie ou des Alpes. Ou encore la « rationalisation » des services publics et la fermeture des administrations – dont les effets se sont avant tout fait ressentir dans certaines villes petites et moyennes où elles étaient bien souvent les premiers employeurs.

Les responsabilités sont donc, plutôt, à chercher du côté de l’Etat…

S. B-M. : Le déficit migratoire et naturel de ces villes a d’abord peu intéressé les responsables nationaux. La décroissance urbaine ressemblait plus à un problème spécifique à certains territoires plus qu’un problème structurel. Ce n’est que récemment que les acteurs nationaux ont commencé à s’en préoccuper.

S.F. : Cela dit, il serait caricatural de faire porter la responsabilité seulement sur l’Etat central. Le lobbying des associations d’élus comme l’Association des maires de France ou Villes de France s’est fait légèrement plus pressant sur les effets de la fermeture de services publics que sur la prise en compte des difficultés des villes en décroissance : peu d’élus assument être à la tête d’une ville en déclin. Outre que leurs opposants ne manqueraient pas d’instruire leurs procès,  cela pourrait mettre à mal leurs efforts visant à retrouver un semblant d’attractivité en décourageant des banques, des promoteurs ou des grandes enseignes de les accompagner à « redresser » leur territoire.

La banalisation du déclin urbain provoquera-t-il un changement de paradigme à court terme ?

S.F.: Elus et professionnels des petites et moyennes villes françaises commencent à sortir du déni, mais en parler publiquement reste tabou ! Sans se réjouir de la situation, leurs homologues allemands, américains ou japonais commencent à prendre de la distance avec le paradigme finalement très métropolitain de la croissance illimitée et continue des territoires. Emerge l’idée, dans ces différents pays, que ces territoires fragiles peuvent prospérer selon des modèles alternatifs, où la mission des acteurs locaux ne consiste pas qu’à attirer de nouvelles entreprises ou des classes moyennes et supérieures.

S. B-M. : Je conçois que ce soit difficile à entendre, mais la recherche éperdue de l’attractivité territoriale peut parfois contribuer à l’aggravation de la crise ! En effet, la création de nouveaux logements, quand elle ne répond pas une demande forte, ne fait qu’augmenter encore davantage la vacance résidentielle et dévaloriser un peu plus le parc immobilier existant.

Que leur conseillez-vous, dans ce cas ?

S. B-M. : Ne serait-il pas plus opportun d’observer la résilience de certaines communes rurales, qui sont parvenues à bâtir des modèles plus durables sur les plans sociétaux, environnementaux comme économiques ? Les élus ne doivent pas hésiter à s’échanger les bonnes pratiques — qu’il s’agisse de monnaies locales, d’agriculture urbaine ou de circuits-courts alimentaires —, mais aussi à regarder les politiques de décroissance urbaine planifiées mises en place ailleurs en Europe.

Est-ce à dire qu’à l'heure actuelle, aucune ville française ne s’est véritablement adaptée à cette situation de décroissance ?

S. B-M. : Sans aller jusqu’à le revendiquer, les élus de Châtellerault, Forbach voire Moulins commencent à réfléchir différemment. Et le maire de Vitry-le-François a pu mener une politique de démolition sans reconstruction accompagnée d’une stratégie locale de transition énergétique (comme l’ont montré les travaux de nos collègues Yoan Miot et Max Rousseau)… Ils ont compris que planifier leur rétrécissement, mettre en œuvre des politiques de décroissance pensées à partir des ressources locales dont ils disposent, lancer des opérations de déconstruction de logements, pouvait éviter à la population locale de trop pâtir de la décroissance. Mais ils sont bien seuls.

Les petites communes ont-elles seulement les moyens de réaliser ces études comparatives ?

S. B-M. : L’Etat et les régions ont un rôle à jouer pour accompagner les élus locaux qui ne disposent généralement pas de l’ingénierie de travail ni des moyens financiers nécessaires pour inventer ces nouvelles politiques de décroissance. D’autant plus que la perte d’habitants rime généralement avec diminution automatique de dotations, dans le contexte de dégradation des finances publiques que vous connaissez…

Faut-il revoir notre modèle d'aménagement du territoire ?

S. F. : Il ne s’agit pas tant de le réviser de fond en comble que de le diversifier : les petites et moyennes villes ne doivent plus être obligées de raisonner à partir d’un modèle de développement territorial unique pensé pour les métropoles.

L’Etat et le ministère de la Cohésion des territoires doivent aussi mettre fin, le plus vite possible, à la compétition territoriale : les villes-centres ne doivent plus pâtir de la croissance et du développement de leurs périphéries ; il faut les obliger à s’entendre et à partager leurs ressources. Même si leur récent agrandissement a provoqué un éloignement dommageable des centres de décision, les régions auront également un rôle stratégique et incontournable à jouer pour apaiser les concurrences.

Les conséquences politiques de leur déclin accélérera-t-elle la prise de conscience ?

S. F : Dans les cercles qui réfléchissent à ces questions, beaucoup établissent un lien entre dévitalisation urbaine et montée de l’extrême-droite, c’est vrai. De là à prédire que la traduction de la crise urbaine dans les urnes par le Brexit ou les votes Trump, Front National ou AfD en Allemagne poussera à revoir le paradigme de développement territorial autour de la croissance, je ne m’y risquerai pas. Ce qui est sûr, c’est que l’absence de réponse des pouvoirs publics peut être à l’origine du ressentiment ayant favorisé ces votes au sein des populations locales. Et que, même si beaucoup de chemin reste à parcourir, de plus en plus d’acteurs comme la Caisse des Dépôts ou le Commissariat général à l’égalité des territoires commencent à s’y intéresser depuis deux ans, sans compter le gouvernement qui a annoncé mi-octobre la mise en place prochaine d'un dispositif d’accompagnement pour les villes moyennes. C’est rassurant.

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