Des élus s’inquiètent d’un appauvrissement de l’information locale

Des élus s’inquiètent d’un appauvrissement de l’information locale

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© Presse

Confrontés à l’érosion de leur lectorat comme de leurs revenus, la plupart des titres de presse régionale sont en cours de restructuration. Les journalistes locaux voient leurs conditions de travail se dégrader peu à peu. Certains titres en difficulté multiplient les partenariats en tout genre avec le monde institutionnel comme privé. Maires et parlementaires craignent que les contraintes économiques auxquels font face la majorité des groupes de PQR finissent par avoir une incidence notable sur la densité mais aussi la qualité de l’information et mettent en péril, in fine, la vitalité de la démocratie locale…

Elus locaux et journalistes de la presse régionale ont toujours entretenu des rapports ambivalents sur le terrain. A lire Paul Goupil dans la revue Pouvoirs ou La Gazette des communes qui revenait récemment sur le rapport de forces quasi-permanent entre collectivités et médias locaux, leur relation pourrait sans conteste être qualifiée d’« amour vache ». « L’élu a besoin d’exposition médiatique, tout comme les journalistes ont besoin d'eux pour les alimenter et nourrir leurs sujets » éclaire Raphaël Nivoit, réalisateur de la matinale de RTL et maire de Gambais (Yvelines), entre Versailles et Dreux.

Bien que disposant de services de com’ de plus en plus puissants, les élus ne peuvent faire cavalier seul. Les journaux leur sont indispensables pour donner un tant soit peu de consistance à la vie démocratique locale. Inversement, les collectivités n’en sont pas moins incontournables, donc, pour la PQR. « J’ai vu des cas où les élus et les journalistes affichaient une grande proximité, pour ne pas dire une certaine connivence. Et d’autres où les maires se plaignaient de journalistes hostiles, surjouant parfois la critique pour affirmer leur autonomie », relate Frédéric Valletoux, le maire (DVD) de Fontainebleau, lui-même ancien journaliste. Sans oublier le cas des élus capricieux cherchant à magnifier la réalité, sans accepter la moindre contradiction...

Offre en berne

Les récentes restructurations de la presse locale, sur fond de chute des ventes et de diminution des recettes publicitaires, pourraient néanmoins modifier ce subtil équilibre. Elles n’affectent pas uniquement les rédactions, mais aussi les relations qu’entretenaient ces organes de presse avec le personnel politique local et la population.

Lire aussi : Concentration, baisse du pluralisme, moindre maillage local… Menaces sur la presse régionale

« Hier, toute la population ou presque lisait la PQR. Contre un tiers grand maximum, aujourd’hui… Et encore, les lecteurs commencent par les avis d’obsèques avant de remonter jusqu’à la brève concernant leur quartier ou leur village » décrit Bernard Combes, maire (ex-PS) de Tulle, qui s’inquiète d’un débat public local de plus en plus atone : « lors de nos déambulations sur le marché ou en porte-à-porte, nos concitoyens ne nous interpellent plus tant sur le lent déclin du centre-ville que l’impossibilité de décrocher un rendez-vous avec un médecin, ou le trou dans la chaussée devant chez eux. La chose publique est ramenée au petit quotidien de chacun » regrette-t-il.

Si la France ne semble pas menacée dans l’immédiat par l’émergence de déserts médiatiques, nombre d’élus redoutent l’enclenchement d’un cercle vicieux guère moins inquiétant. « En règle générale, les organes de presse qui voient leur diffusion s’écrouler commencent par faire des économies et réduire les moyens alloués à leurs rédactions. Avant de verser dans le sensationnalisme à outrance pour espérer se redresser », prévient la questeure (LREM) de l’Assemblée nationale, Laurianne Rossi.

"Vendre du papier"

Cette course à l’audience, destinée à contre leur perte d'influence mais susceptible de dégrader la qualité de l’offre journalistique, certains élus disent déjà l’observer. « Les journaux du groupe Ebra misent essentiellement sur les faits-divers pour vendre du papier », se désespère une conseillère régionale du Grand Est, par ailleurs adjointe au maire. Elle requiert l’anonymat pour développer sa critique : « Quand je vois la pauvreté de certains comptes rendus de conseils municipaux ou communautaires dans la presse locale, alors qu’il y avait un réel travail des élus à la base, c’est désespérant ! »

« Au-delà de passer en revue nos projets et rendre compte de nos activités, nous avons aussi besoin de journalistes professionnels pour alimenter notre réflexion par des articles de fond, des enquêtes, des reportages de qualité. Qu’en est-il de leur mission démocratique, lorsqu’ils s’adressent au cœur plutôt qu’au cerveau de leurs lecteurs ? En quoi les aident-ils à mieux comprendre l’environnement dans lequel ils vivent, leur permettent-ils de faire des choix éclairés ou renforcent-ils leur esprit critique ? » se lamente le sénateur (PS) du Gers et ancien maire d’Auch, Franck Montaugé, qui établit un lien clair avec le sous-investissement des différents groupes de presse régionale.

« Mis sous pression, les rédacteurs en chef commandent des sujets rapides et peu coûteux. Les journalistes subissent des cadences effrénées. D’où l’impression des élus qu’ils prennent les sujets par le petit bout de la lorgnette… Enquêter, recouper, vérifier ce que disent les élus dans leurs communiqués, tout cela demande du temps donc de l’argent dont ne disposent plus toutes les rédactions », plaide pour leur défense l’ancien directeur de la publication de la Gazette des communes, Frédéric Valletoux, conscient des contraintes économiques de plus en plus lourdes qui pèsent sur les journalistes.

Dépendance accrue aux pouvoirs locaux

Dans la même logique économique plus qu’éditoriale, des groupes de PQR développent des pôles dédiés à la communication et à l’événementiel, à l’instar du Progrès. Voici donc les journaux locaux qui co-organisent diverses manifestations, salons ou trophées avec les principaux acteurs du territoire dont ils sont censés couvrir l’actualité de manière indépendante. Certains titres vont même jusqu’à rédiger des publireportages et des suppléments sponsorisés par des acteurs privés ou des collectivités, allant bien au-delà, encore une fois, des traditionnelles pages de publicité. Au risque de renforcer, là encore, leur dépendance aux différents pouvoirs locaux mus en philanthropes de la presse…

« Les largesses des élus ou des patrons ne sont jamais dénuées d’arrière-pensées », avertit, en vain pour l’heure, le maire (LR) d’Hyères, Jean-Pierre Giran. D’où sa proposition, lorsqu’il était député, d’encadrer ces liens d’affaires((Au-delà d’encadrer les relations financières entre collectivités et médias locaux, Jean-Pierre Giran suggérait de règlementer le contenu des pages de publicité réglées par les institutions : « il faudrait veiller à ce qu’il ne s’agisse que de communication institutionnelle, sans dimension électoraliste, partisane ni personnelle. Le nom et la photo d’un maire n’ont rien à faire, par exemple, dans un encart publicitaire consacré à la revitalisation du centre-ville réglé. Ça me paraît le minimum vis-à-vis des élus minoritaires comme des contribuables. »)) et plutôt faire appel à la neutralité de l’Etat pour financer les médias en difficulté : « On ne peut pas imaginer qu’un maire s’offrant à grands renforts d’argent public des pages entières de publicité dans le quotidien du coin n’influence pas, même inconsciemment, la ligne éditoriale du-dit journal. Quand bien même ces coups de pouce ne biaiseraient pas la couverture de la vie locale, ils font naître des doutes sur l’impartialité des journalistes », poursuit cet ancien doyen de la fac d’économie d’Aix-en-Provence.

Se doter, à minima, de garde-fous

« Bien sûr que la collectivité qui s’achète une campagne de notoriété dans la presse ne mérite pas, derrière, de traitement éditorial particulier. Ne serait-ce qu’en raison de l’iniquité entre collectivités – seules les plus grandes, les plus riches, disposant des moyens suffisants pour communiquer… Mais cela renvoie davantage au code de déontologie des journalistes, aux principes éthiques des organes de presse qu’à la loi » rétorque la députée de la majorité, Lauriane Rossi.

Même défense de la part de Julien Kostrèche, à la tête du laboratoire R&D Ouest Médialab : « Un média local financé par les pages de publicité d’une enseigne ou usine implantée sur le territoire, ou subventionné par une collectivité territoriale, peut très bien produire une information de qualité. Il ne va pas leur servir automatiquement la soupe ! Tout l’enjeu, pour les dirigeants des médias et des décideurs économiques ou politiques, c’est de trouver les garde-fous pour que ça n’interfère pas sur la ligne éditoriale et n’alimente pas la défiance vis-à-vis des journalistes »

« Dans une République digne de ce nom, la presse devrait être indépendante du monde politique comme des entreprises les plus influentes du territoire, renchérit Franck Montaugé, qui n’en démord pas. Ne perdons jamais de vue cet objectif. A fortiori lorsqu’une majorité de nos concitoyens se détourne déjà de la presse locale et des affaires publiques locales… »

Quel prix pour la démocratie ?

Au-delà d’exposer les médias à de potentielles représailles ((« Mieux vaut être haï qu’ignoré » rappelle l’ancien journaliste François Blanchet, désormais maire (DVD) de Saint-Gilles-Croix-de-Vie : « c’est toujours désagréable, lorsque vous êtes élu, de se faire étriller dans la presse, mais ce n’est pas une raison pour assaillir la rédaction de droits de réponse, boycotter et couper le robinet à informations, de mettre en cause les journalistes dans le magazine municipal voire même réduire ou supprimer le budget pub’ consacré par la collectivité à ce journal… Il est malheureusement de notoriété publique que certains chefs d’exécutifs se prêtent encore à ce type de pressions ».)), favoriser l’autocensure des journalistes et nourrir les accusations de connivence à leur égard, cette dépendance accrue aux collectivités semble, il est vrai, rarement bénéfique à la démocratie locale. « La PQR a tellement peur, par endroits, de froisser les donneurs d’ordre et grands prescripteurs de publicité qu’elle réduit le débat public à la portion congrue », alerte Bernard Combes : « Il y a une méconnaissance de ce que font les collectivités. Les élus doivent prendre conscience du faible taux de pénétration de leurs activités et réfléchir à la faiblesse générale du débat public dans certaines villes petites et moyennes… »

Fidèle lecteur de la PQR lorsqu’il conseillait François Hollande à l’Elysée, le tullois ne cache pas son inquiétude pour l'avenir : les mutations de la presse régionale ne sont pas sans conséquences, d'après lui, sur la vitalité de la démocratie locale. « La presse locale et le bulletin d’information municipale ne suffisent plus à faire passer l’information sur l’action publique et la vie locale, regrette M. Combes. Allons à la rencontre de nos administrés, notamment des plus jeunes, ne s’informant plus que par les réseaux sociaux. Organisons une vie de quartier suffisamment riche pour que les citoyens se ré-intéressent au devenir de leurs territoires. »

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