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Aménagement du territoire 27/09/2021

« Les 22 métropoles françaises sont prises dans un engrenage infernal »

par Hugo Soutra
Portrait de Guillaume Faburel à son domicile à Ploerdut, dans le Morbihan. © Thomas Louapre, Divergence

Professeur d’études urbaines à l’université Lumière Lyon 2, Guillaume Faburel apparaît aujourd’hui comme l’un des principaux contempteurs des processus de métropolisation en France. Après avoir alerté sur les ravages occasionnés par « Les métropoles barbares » (Editions Le Passager clandestin, 2018), il s’intéresse aux possibilités d’un « exode urbain ». Longuement évoquée dans son dernier ouvrage, « Pour en finir avec les grandes villes » (Le Passager clandestin, 2020), cette hypothèse sera également au cœur des « Etats généraux d’une société écologique post-urbain » qu’il co-organise, début octobre sur le Plateau de Millevaches.

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L’aménagement du territoire bousculé par la crise sanitaire

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Entre l’intensité de la crise environnementale et la montée des ressentis concernant les injustices sociales ou les inégalités territoriales, ne comptez pas sur Guillaume Faburel pour vanter les bénéfices de l’urbanité et de la ville dense ! Aux frontières de la géographie, de la philosophie et de la science politique, les travaux de ce professeur d’études urbaines peuvent éclairer les maires de villages ou de villes petites et moyennes soucieux de bâtir une société plus écologique, plus soutenable… hors des grandes villes, naturellement. Pour accompagner le départ  des citadins et dépasser les discours de façade véhiculés autour de la « ville durable », les élus devront néanmoins « briser leurs chaînes et dépendances institutionnelles » et faire équipe avec leurs habitants, prévient Guillaume Faburel.

Quel regard portez-vous sur le phénomène d’« exode urbain », dont nous abreuvent agents immobiliers, associations d’élus et grands médias ? 

Guillaume Faburel : La pandémie de Covid-19 et les confinements successifs ont révélé aux yeux du grand public l’envie de nombreux citadins de quitter la grande ville pour rallier de plus petites centralités. Mais ce bruit de fond n’a rien de véritablement nouveau. Surtout, il ne concerne qu’une certaine catégorie de population privilégiée. Il demeure toujours, en outre, un hiatus entre les désirs exprimés et la concrétisation des projets de déménagement : beaucoup font le choix alimentaire de conserver leur emploi et rester finalement à proximité des métropoles

En dépit d’un certain nombre de réserves, et notamment du risque que les cadres las de leurs vies à mille à l’heure fuient en SUV (véhicules 20% plus polluants qu’une voiture standard, Ndlr) vivre dans un bourg plus petit sans véritablement modifier leurs habitudes de consommation, l’hypothèse d’un exode urbain aurait du bon. Ce mouvement démographique porte les germes d’une possible rupture anthropologique dont nous aurions urgemment besoin.

Pourquoi les grandes villes devraient-elles nécessairement « dégonfler », à vos yeux ? 

Les vingt-deux métropoles françaises sont prises dans un engrenage infernal. Toutes partagent un même régime d’attractivité, quand bien même le dynamisme de Bordeaux, Montpellier ou Paris est difficilement comparable avec celui de Brest et Saint-Etienne. Leurs élus font preuve d’un activisme nuisible en matière d’accueil d’activités économiques, de concentration des « talents » – c’est-à-dire de certains groupes sociaux plutôt que d’autres -, de grands projets d’aménagement mais aussi de consommation et d’artificialisation des sols à leur pourtour. Alors que rien ne démontre que la grandeur urbaine pour ne pas dire la grosseur serait bonne conseillère pour la préservation de l’environnement et du vivant.

Depuis les dernières municipales, une partie des élus urbains de Bordeaux, Lyon, Paris, Nantes ou Strasbourg prônent justement un virage vers des métropoles plus vertes… 

Ne pouvant plus justifier cette démesure en présentant les grandes conurbations comme des lieux de réalisation de soi, dont les richesses économiques et culturelles ruisselleraient comme par magie, ils adaptent leurs discours. Les grandes villes devenues de plus en plus invivables tendraient ainsi aujourd’hui vers la transition écologique et la résilience.

Lire notre article : Polluées par les nuisances, des métropoles à la croisée des chemins 

Je ne doute pas une seule seconde que les nouvelles majorités municipales dites sociales-écologistes soient pétries de bonnes intentions lorsqu’elles disent vouloir changer les choses de l’intérieur. Mais, soyons sérieux, les citadins cherchant à se reconnecter avec la nature ne se contenteront pas de ces nouveaux concepts d’un vide intersidéral que semblent être la ville-forêt ou la ville du quart d’heure… A aucun moment, les décideurs métropolitains ne pensent à questionner le chemin écocidaire sur lequel leurs territoires sont engagés. Ils font le vœu pieux de l’autonomie alimentaire ou du ralentissement des rythmes de vie, tout en restant dans le même schéma de croissance urbaine participant à la bétonisation de nos villes.

Pourquoi considérez-vous le combat pour réorienter les modèles urbains comme voué à l’échec ? 

Parce que les quelques mesures entrevues ne sont pas du tout à la hauteur de la décence aujourd’hui nécessaire. Elles ne font qu’actualiser le grand récit de l’émancipation par l’urbain, que continuent à véhiculer les nouvelles municipalités écologistes et des fragments entiers – bien formés – de la jeunesse urbaine militant pour le tout-vélo et les repas bio. Il s’agit ni plus ni moins d’une écologie de classe, excluant toujours plus les classes populaires qui n’ont plus forcément les moyens de se loger dans les grands villes, ni à proximité d’ailleurs.

Je ne jette la pierre à personne en disant cela, j’ai moi-même été un temps dans le déni et cru à cet imaginaire métropolitain. Simplement, la chute sera rude lorsque les élus urbains découvriront qu’il est impossible de construire des tours de 10 étages avec des matériaux bio-sourcés comme la terre-paille, ou simplement que les jardins partagés participent de la gentrification des quartiers populaires. S’il s’agit de réduire le niveau de besoins et donc de dépendances à toute artificialité, alors la seule solution pour rendre Lille, Lyon ou encore Nantes écologiquement vertueuses, c’est d’organiser leur dépeuplement.

Entendu. Mais pourquoi les villes petites et moyennes, aujourd’hui en déclin pour la plupart d’entre elles, deviendraient-elles soudainement si stratégiques et attractives ? 

Derrière ces migrations intérieures, c’est un autre rapport à l’écologie qui se dessine, celui d’une forme de ralentissement et de tempérance bienvenus. De plus en plus de gens questionnent leurs propres besoins, affirment vouloir s’entraider davantage, se chauffer et se loger autrement, produire une partie de leur alimentation pour se rendre moins dépendants des supermarchés, de la centralisation énergétique, des grandes filières du BTP, etc.

Or, vouloir retrouver de la mesure implique nécessairement de se poser la question de la taille de la ville dans laquelle nous souhaitons vivre. Jusqu’à quel échelon pouvons-nous être encore acteurs de notre quotidien ? Sous nos latitudes, avec nos milieux écologiques de vie, je dirais 30 000 ou 50 000 habitants maximum. Il est juste impossible de faire écologie une fois dépassé ce seuil, et je ne parle pas des villes de 100, 300 ou 500 000 habitants…

Les maires de villes « à taille humaine » doivent-ils capitaliser sur cette nouvelle attractivité, ou se contenter de stabiliser leur dépeuplement ? 

Beaucoup de maires de villes moyennes en déclin semblent persuadés de devoir attirer des cadres supérieurs et des capitaux pour relever les défis qui sont les leurs. Les élus, à Laon ou Libourne par exemple, singent ainsi le modèle métropolitain qui a fait le « succès » des grandes villes, avant-hier, mais faisant fi de leur vulnérabilité apparue hier, lors de la crise sanitaire…

Lire également : Des villes moyennes de nouveau attractives… mais à repenser de A à Z  

Ils reprennent les mêmes discours attractivistes, chargent les promoteurs de développer des éco-quartiers et réaménager leurs cœurs de ville pour qu’ils correspondent à des styles et modes de vie de groupes sociaux bien ciblés, piétonnisent quelques rues commerçantes, sollicitent la venue de certaines enseignes, etc.

Ils se démènent pour faire venir des cadres supérieurs, à travers également des campagnes de publicité dans les stations huppées du métro parisien… 

Exact. Pourquoi est-il si difficile de sortir du régime d’attractivité généralisée ? La responsabilité de tels comportements revient aussi à l’Etat, je crois. Les villes petites et moyennes disposent de peu, voire pas de moyens d’ingénierie localement. Leurs élus sont dépendants des experts des agences d’urbanisme et des services de l’Etat (ANCT, CEREMA, PUCA) exportant les grandes recettes urbaines dans leurs programmes (Action cœur de ville, Petites villes de demain…), tournant très majoritairement autour d’un seul et même modèle croissanciste, urbaphilique. Ils feraient mieux de s’inspirer d’exemples de décroissance ou de stabilisation plus ou moins planifiée de certaines villes – de Vitry-le-François avec son réseau urbain de chaleur à Alès en passant par Forbach et ses circuits-courts alimentaires. Plus largement, je signale que ce mouvement de rétrécissement concernait pas moins de 40 % des villes de plus de 200 000 habitants en Europe en 2013.

N’assiste-t-on pas à une forme d’inversion des trajectoires, entre des métropoles rediscutant les bienfaits de l’attractivité et des villes moyennes reproduisant de façon quasi-mimétique leurs stratégies passées ? 

Les villes moyennes se trouvent aujourd’hui à la croisée des chemins. Le problème, c’est que les décideurs locaux sont encore nourris au petit lait de la croissance à tout crin, inondés des mêmes schémas de pensée, baignant dans l’imaginaire de l’abondance.

Les élus d’Angoulême, Poitiers ou Vannes, dont les agglomérations continuent de s’étendre, commencent tout de même à questionner le modèle développementaliste. Doivent-ils se battre à tout prix pour ouvrir de nouvelles zones d’activités en périphérie, obtenir la 5G et mailler le territoire de tiers-lieux ? Ou plutôt accélérer la transition de nos modèles écologiques, économiques et sociaux afin de préparer l’avenir, notamment par la résilience alimentaire et la sanctuarisation des espaces de nature ? Et accompagner les citadins tentés de déménager à retrouver des prises sur leurs vies et développer des activités soutenables ?

Ces réflexions quasi-décroissantes semblent tout de même rester moins séduisantes que le modèle de la concurrence territoriale, dans l’esprit de bon nombre de maires ? 

Je ne nie pas une forme de fuite en avant, mais des contre-modèles de développement plus sobres s’inventent à côté. Il y a un foisonnement d’initiatives écologiques sur le terrain, et de multiples expérimentations autour des activités renouvelées de la terre, de l’accueil des plus précaires ou encore du partage de propriété, émanant d’écosystèmes faisant souvent fi des limites et prérogatives administratives. Je songe à la « Chambre d’agriculture alternative » du Pays Basque, au Syndicat de la montagne limousine ou encore à l’université rurale des Cévennes.

Leurs travaux en faveur d’une écologie de l’autonomie, foncièrement populaire, ne laissent pas toujours indifférents les élus ayant pris conscience de la nécessité de réfléchir à de nouveaux modèles de société plus adaptés aux réalités concrètes des espaces les moins densément peuplés. Cela prend du temps, il leur faut désapprendre pour réapprendre. Mais, de Biriatou à Ungersheim en passant par Moëlan-sur-Mer, j’observe de plus en plus de maires se pencher enfin sur la recomposition agricole aux fins de souveraineté alimentaire de leur commune, par exemple.

Quel rôle les élus locaux peuvent-ils jouer pour amplifier ces transformations et donner de l’écho à ces initiatives émergentes ? 

Les porteurs d’alternatives et la société civile engagée ont longtemps été marginalisés, voire se plaçaient eux-mêmes hors du champ institutionnel. Tout l’enjeu d’aujourd’hui consiste à mettre en réseau ces initiatives au sein d’instances communes pour leur faire gagner en maturité.

La plupart ont fait quelques concessions pour nouer attache avec les maires de leurs bourgs, villages et petites villes, les convaincre de se mettre en mouvement ou ne serait-ce que de se voir octroyé un espace d’accueil voire des moyens financiers. Des travaux menés sur les éco-lieux implantés récemment montrent d’ailleurs le rôle croissant d’intermédiaires que jouent les élus entre les nouveaux arrivants et les anciens résidents. L’appui des collectivités permet en fait de repenser collectivement la politique par le bas, à condition que les élus parviennent à se désubordonner de l’expertise officielle pour faire réellement droit à celle des habitants.

Vous parlez d’une infime minorité d’élus ruraux, ou bien les décideurs des différentes strates de collectivités voire des services de l’Etat vous semblent prêts à accompagner ce débranchement ? 

Je n’attends pas grand-chose de l’Etat central, qui n’a rien de neutre et est en grande partie responsable de la situation actuelle. Pas davantage des méga-régions totalement hors-sol. Les maires de villages ou de petites villes ainsi que les conseillers départementaux pourraient être des interlocuteurs plus intéressants pour les collectifs habitants.

Une nouvelle vague de décentralisation, réelle cette fois-ci, serait toutefois nécessaire pour que les élus puissent construire leurs propres modèles sans se laisser influencer. Une fois réinvestis, autrement légitimés, les responsables politiques locaux pourraient enfin mettre en débat, avec les porteurs d’alternatives et la société civile engagée, au sein de biorégions, ces questions de déconcentration et de démétropolisation, de relocalisation des activités économiques ainsi que de repeuplement écologiquement vertueux. Réfléchir, en somme, à la meilleure manière de repartir d’en bas et ainsi à la meilleure manière de répartir autrement.

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