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Aménagement du territoire 11/05/2021

Des métropoles sous le feu des critiques

par Hugo Soutra
Pollution_AdobeStock

Depuis l’octroi d’un statut spécifique aux grandes villes en 2014, marquant la reconnaissance par la loi française du fait métropolitain, les métropoles sont en proie aux critiques. Le terme même de « métropole » fît immédiatement couler beaucoup d’encre. Les maires ruraux ont rapidement tiré à boulets rouges sur ces entités, rapidement rejoints par les Gilets Jaunes, des essayistes, des militants, des experts et même certains citadins eux-mêmes à l’occasion de la crise sanitaire. Un flot d’accusations et de blâmes qui ne semble pas prêt de s’arrêter…

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L’aménagement du territoire bousculé par la crise sanitaire

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Mises sur orbite en 2010, hissées sur un piédestal avec la loi MAPTAM votée en 2014, les vingt-deux « métropoles » françaises se retrouvent aujourd’hui au cœur des controverses territoriales, euphémiseront les plus optimistes. Les autres, plus réalistes peut-être, conviendront qu’elles sont complètement vilipendées. De toutes parts. Et ce depuis plusieurs années, maintenant.

Les maires ruraux se sont très vite saisis de cette nouvelle dénomination juridique de « métropoles », qui était jusqu’au milieu des années 2010 l’apanage d’académiciens et de technocrates. D’abord pour dénoncer l’injustice de l’Etat central, de « Paris », qui avantagerait les grandes villes les plus « compétitives » au détriment du reste du pays grâce à un surplus de dotation. Pour pointer, aussi, le ruissellement tout relatif de cette politique inspirée par quelques gourous du libéralisme pur et dur : loin de jouer le rôle de « locomotives » qu’elles étaient censées jouer sur le plan économique, ces « aspirateurs de richesses et d’emplois » auraient accéléré, à entendre l’AMRF, le creusement des « inégalités territoriales »… Un discours opportunément relayé à partir de 2017 par quelques maires LR et PS de villes petites ou moyennes, prenant soin de ne pas trop s’épancher sur leurs propres projets de territoires, les rivalités intercommunales et les concurrences que leur livrent leurs périphéries, pour mieux tomber à bras raccourcis sur les maires des grandes villes responsables de toutes leurs difficultés ainsi qu’Emmanuel Macron, grimé en « président des métropoles »

Procès en place publique

Ces éléments de langage ont ensuite été repris et amplifiés par certains porte-paroles du mouvement des Gilets Jaunes, eux aussi remontés contre le gouvernement d’Edouard Philippe et la classe politique urbaine – égoïste, par définition. Une partie des catégories modestes et du bas des classes moyennes ne s’est ainsi pas fait prier pour instruire le procès des grandes villes au cours des différents « Actes » s’y déroulant quasi-systématiquement. Qualifiées de « gagnantes de la mondialisation heureuse », les métropoles sont devenues il est vrai inaccessibles à toute une partie des citoyens ordinaires n’ayant plus les moyens de se loger dans le parc privé des grandes villes. Ceux-ci se retrouveraient alors automatiquement relégués dans une « France périphérique » constituée uniquement de campagnes désindustrialisées et villes petites ou moyennes en souffrance…

Elus locaux et Gilets Jaunes ne sont pas les seuls à avoir soufflé sur les braises de Paris et des capitales régionales, ces dernières années. Plusieurs universitaires, essayistes, journalistes ou bien encore des militants associatifs de différents bords ont également mis en doute de façon plus ou moins véhémente les bénéfices supposés des processus de métropolisation. Les citadins profitent-ils véritablement de la priorité donnée par nombre d’exécutifs métropolitains à « l’attractivité », se traduisant aussi bien par la reconquête des berges de fleuves ici ou là que la densification des cœurs de villes, la création d’équipements superflus à grands coups de Partenariats publics-privés et l’aménagement de nouveaux parcs d’immobilier tertiaire en dépit de la vacance des quartiers d’affaires voisins ? Toutes ces politiques urbaines ont-elles réellement permis d’améliorer le cadre de vie ou le bien-être des populations locales ? Pour eux, cela fait nul doute : si la concentration des activités économiques et des investisseurs, entrepreneurs, fondateurs de start-ups et cadres supérieurs sur un même périmètre peut effectivement dynamiser le marché de l’emploi, il ne profite pas forcément aux habitants des grandes villes au quotidien. Ce mouvement se serait également accompagné, dans un certain nombre de villes désormais au bord de l’hypertrophie, de quelques effets pervers sur le plan social ou environnemental.

Des critiques à relativiser selon France Urbaine 

Ce retournement d’une fraction de l’opinion publique rurale comme urbaine poussa quelques experts jusqu’ici plutôt partisans de la cause métropolitaine à se dédire à leur tour. Le Conseil d’analyse économique (CAE) en 2020 puis le think-tank libéral de l’Institut Montaigne en mars 2021 ont regretté la focalisation de l’Etat sur les conurbations urbaines où se concentrent une grande partie de la population française, et plaidé en faveur d’une politique d’aménagement du territoire plus équilibrée. Les maires des grandes villes n’ont pas échappé, non plus, aux désapprobations du CESE ou des magistrats de la Cour des Comptes.

L’association d’élus de grandes villes, « France Urbaine », tient bon pour sa part quoique légèrement esseulée. Ces différentes critiques, souvent binaires et parfois de mauvaise foi, ne résistent pas toujours à l’épreuve des faits, rétorque ainsi Olivier Landel, son DG qui y lit une inquiétude liée à la recomposition du jeu politique provoquée par l’irruption de LREM, ainsi qu’une confusion entre « métropolisation » et la montée en puissance des intercommunalités parfois XXL qui tendrait à diminuer l’influence des élus municipaux de proximité un peu partout en France. Au-delà du statut juridique uniformisant de « métropole », pas une ville ne ressemblerait à l’autre tient-il en outre à rappeler, soulignant l’hétérogénéité des problématiques entre Paris, Nantes, Saint-Etienne, Strasbourg ou Tours.

Des vulnérabilités exacerbées par la Covid-19 

N’en déplaise à France Urbaine, le débat autour des métropoles et de l’aménagement du territoire ne cessera pas de sitôt. A ces différentes critiques « structurelles », la pandémie de Covid-19 a en effet ajouté une inconnue plus « conjoncturelle. » La crise sanitaire qu’elle a engendrée a révélé au grand jour les vulnérabilités des grandes villes les plus denses et souvent inégalitaires, et mis sous cloche tout ce qui faisait le charme de l’urbanité ! Finies la profusion de cafés-restaurants ouverts jusque tard dans la nuit et autres lieux culturels proposant les dernières expositions à la mode ; place aux appartements exigus, sans extérieurs et/ou avec d’effrayants vis-à-vis… Si bien que, selon les principaux contempteurs métropolitains qui font bon usage de cette caisse de résonnance, les grandes villes seraient aujourd’hui menacées d’un « exode urbain » massif.

Dans ce contexte tumultueux, et face à l’émergence de nouvelles préoccupations sociales et environnementales se faisant jour parmi les habitants des grandes villes, certains présidents de métropoles et maires urbains ouvrent progressivement les yeux sur les problèmes auxquels leurs populations font face et prennent leurs distances avec la « course à l’attractivité ». Preuve que tout n’est pas perdu dans cette « guerre froide » territoriale, pour reprendre les mots de la ministre de la Cohésion des territoires, Jacqueline Gourault…

Les élus des grandes villes disposent bien de quelques atouts dans leurs manches. Mais rien ne dit, toutefois, qu’ils trouveront les ressources et parviendront à faire – enfin, ensemble – de la politique, de s’accorder entre eux au-delà de consensus mous peu prescriptifs et d’accepter de changer de logiciel de développement comme de stratégies d’aménagement. Alors, quels défis les maires des grandes villes devront-ils relever pour faire advenir la métropole de demain ? Auront-ils seulement les moyens financiers de faire rebondir leurs territoires ? Les métropoles sauront-elles se réinventer ou feindront-ils seulement de réorienter leurs actions et leurs pratiques en espérant que cette parenthèse se referme un jour ?

Références

  • Les métropoles à la loupe du « Monde diplo »

« Toujours plus grandes, toujours plus peuplées, toujours plus inégalitaires… » Les auteurs du « Monde diplomatique » posent leurs regards acérés sur l’évolution des grandes villes en France et dans le monde, dans le dernier hors-série du mensuel. Ils y relèvent les inégalités monstres qui fracturent la plupart des métropoles mondialisées, le développement à deux vitesses avec leurs banlieues et le reste de leurs pays respectifs, aussi. Et mettent en doute une hypothétique « revanche des campagnes » à l’issue de la crise sanitaire…

« Les villes, avenir de l’humanité ? », Le Monde diplomatique, février 2021, 8,5 €.

  • La « France périphérique » rattrapée par la manche

Les inégalités territoriales ? Quelles inégalités territoriales ? S’inscrivant à contre-courant des thèses ruralistes accusant le pouvoir national d’avoir « abandonné » les campagnes et les villes petites ou moyennes, Laurent Davezies analyse les effets concrets du jeu de la redistribution opéré par l’Etat-Providence. La concentration des activités économiques et des richesses dans les grandes villes, réelle, ne se reflète guère dans le niveau de vie des citoyens français, observe cet économiste spécialiste du développement territorial. Preuve en est, selon lui : la réduction continue des inégalités de revenus en dépit des écarts du PIB/habitant. Loin de nuire à une « France périphérique » fantasmée, les métropoles seraient de véritables « poules aux œufs d’or » pour les autres territoires en perte de vitesse.

« L’Etat a toujours soutenu ses territoires », éditions du Seuil, 112 pages, mars 2021, 11,8 €.

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