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Municipales 2020 27/03/2020

« Les nouveaux exécutifs devront renforcer leur légitimité, interne comme externe »

par Hugo Soutra
RemiLefevre _ Jury Citoyen (2)

Depuis plus de six mois, il scrutait d'un œil attentif les campagnes municipales et intercommunales, pour le compte de l'Assemblée des communautés de France (ADCF). Jusqu'à ce que la propagation du coronavirus ne bouscule ces élections, polluées par une abstention massive (55 %) puis ajournées, comme l'a été le travail de Rémi Lefèbvre. Ce qui ne l'empêche pas de porter un regard instructif sur les campagnes électorales, les résultats du 1er tour et les choix politiques contestables ayant été effectués.

Quel regard portez-vous sur ces élections municipales décidément pas comme les autres ? 

Nous vivons une catastrophe sanitaire, mais aussi démocratique ! Les élections municipales sont les élections les plus importantes en France après la présidentielle – dont les législatives ne font que découler. Et voilà qu’on décide de passer par pertes et profits la démocratie locale, sous prétexte que les municipales ne sont pas la priorité du moment face à la gravité de la situation, et que les maires sont relativement populaires ! C’est oublier un peu vite que les maires seront les premiers à payer, six ans durant, ce mépris ostensible pour le scrutin municipal.

Vous souhaiteriez annuler l’élection de 30 125 conseils municipaux acquis dès le premier tour… 

Maintenant que le coup est parti, il me semble très difficile pour ne pas dire juridiquement impossible d’annuler les résultats du premier tour et de remettre en cause les élections conclusives du 15 mars. D’autant plus que l’abstention n’est pas un motif valable d’altérité de la sincérité du scrutin.

Mais mon argumentation n’est pas juridique, elle est politique : des circonstances exceptionnelles ont entravé le cours du scrutin et n’ont pas permis l’expression souveraine du peuple. Cela, il est difficile de le nier…

Mais qu’aurait-il fallu faire, alors ?  

L’erreur initiale, c’est le maintien du premier tour. Ce n’est pas tant la responsabilité du gouvernement qui est ici en cause d’ailleurs que celle du Sénat, de l’Association des maires de France (AMF) et des Républicains – Christian Jacob en tête – qui ont mis une pression terrible sur l’exécutif pour conserver la date originelle contre l’avis de nombreux médecins.

Politiquement affaibli, le président de la République redoutait de se mettre de nouveau à dos les maires et a donc fini par plier, craignant d’être suspecté de vouloir reporter une élection qui lui aurait été de toute façon défavorable par intérêt politicien et non pas sanitaire. C’est ainsi que les intérêts corporatistes et électoralistes des partis politiques ont pu prévaloir sur la crise sanitaire et la démocratie locale.

Après avoir engrangé les résultats du premier tour quel qu’en soit le taux  de participation et la légitimité des nouveaux élus à Tourcoing, Toulon ou encore Montreuil, un consensus politique s’est noué pour demander le report du seul second tour. Histoire de donner le change auprès des citoyens. Voilà comment une conjonction d’intérêts politiciens et mayoraux s’accordent à piétiner la démocratie locale par pur opportunisme, traduisant tout leur mépris qu’ils ont pour leurs concitoyens.

Les choses étant dites, il me semble surréaliste que nous acceptions maintenant de diviser les municipales en deux élections à un tour organisées à trois mois d’intervalle ! Acceptons au moins de remettre en cause les résultats dans les 15% de communes où les conseils municipaux n’ont pas été élus le 15 mars et rejouer le premier tour dans ce cas-là au moins et ce strict cas !

Que retenez-vous, politiquement, de ces campagnes électorales et de ce premier tour là où elles ont été conclusives ? 

Je regrette les conditions de ces élections, entachées par ces records d’abstention, mais cela ne m’empêche pas d’en tirer quelques enseignements, aussi modestes soient-ils vu les biais préalablement évoqués. Qu’observe-t-on donc ? Après s’être maintenu lors des européennes, LREM a souffert de son manque d’ancrage local et s’est logiquement effondré. La « dénationalisation » des municipales et la dépolitisation des campagnes ont pleinement profité aux vieux partis les plus résilients, grâce à une sur-prime au sortant. La reconduction de nombreux sortants a permis de conforter les réseaux d’élus des Républicains et dans une moindre mesure du Parti Socialiste. A noter que ce phénomène a également bénéficié au RN, dont la  gestion municipale ne se distingue plus vraiment – mis à part quelques marqueurs sur les subventions aux associations – des politiques locales traditionnelles.

Enfin, même si rien ne dit qu’ils décrocheront effectivement de nouvelles mairies, la poussée incontestable des écologistes à Bordeaux, Lyon, Lille ou Toulouse montre que l’écologie – longtemps considérée comme accessoire – est devenue une préoccupation majeure des électeurs. L’on a beaucoup parlé, aussi, des 500 et quelques listes citoyennes ou municipalistes qui ont tenté de repolitiser un peu la scène locale, mais il apparaît que c’est l’arbre qui cache la forêt : elles n’ont pas réussi à déstabiliser l’ancien monde. A la fin, c’est bel et bien la vieille politique qui a gagné. La vie politique locale reste très notabiliaire.

Est-ce à dire que l’impact de cet épisode sur les intercommunalités – lieux de mise en œuvre des politiques locales les plus structurantes – sera relativement faible ?  

Les EPCI étaient déjà considérés comme des organes post-démocratiques avant l’apparition du Covid-19 ; cette crise risque de renforcer encore plus cette perception. Elle n’améliorera pas la représentativité des exécutifs, puisqu’à la distorsion démographique habituelle des EPCI s’ajoutera cette fois-ci la faible légitimité des maires et élus fléchés.

Le président du Grand Annecy, agglomération de 200 000 habitants, a recueilli à peine plus de 8 000 voix au premier tour des municipales. Cette configuration locale particulière questionnera évidemment ses marges de manœuvres politiques si Jean-Luc Rigault tente de limiter l’étalement urbain ou le trafic routier pour réduire la pollution de l’air. Mais elle se retrouve en réalité dans tous les EPCI gouvernés par des communes périphériques. La métropole de Lille est à ce titre caricaturale, en restant présidée par un élu d’une commune de moins de 1 000 habitants – par ailleurs mis en examen – et qui pourrait bien être réélu.

Ne peut-on pas regretter cette situation alors que l’intercommunalité commençait à rentrer dans les mœurs ?  

Entendons-nous bien : la société civile locale s’est emparée de la question intercommunale au cours de cette campagne, avec des débats organisés par des universités ou des journaux ; je songe également à des interpellations de collectifs citoyens et des propositions exprimées par le MEDEF lillois, par exemple. La plupart des listes citoyennes, « municipalistes » ou participatives – appelez-les comme vous le voulez – dont je parlais ont pointé le déficit démocratique des intercommunalités. Certains candidats comme Nathalie Appéré à Rennes ou Anne Hidalgo à Paris ont offert une plus grande lisibilité du jeu intercommunal, avec des tickets ou des plateformes programmatiques communes.

Pour autant, l’immense majorité a continué à entretenir la fiction de la « souveraineté municipale », encore plus qu’en 2014 même. Vu la faible attention des citoyens lors de ces campagnes locales assez courtes et polluées qui plus est par la réforme des retraites, des maires sortants m’ont confié ne pas vouloir les « embrouiller » avec l’interco. Sans que cela ne les empêche bien entendu d’évoquer la gratuité des transports publics, la protection de l’environnement ou la création de pistes cyclables, autant de compétences communautaires…

Après cette campagne et cette élection avortée, êtes-vous confiant dans la suite du mandat et la capacité des exécutifs locaux à gouverner ?   

Beaucoup de politiques et d’élus ont tendance à exalter la démocratie locale, mais tous ceux qui se leurrent sur ses dysfonctionnements iront au-devant de graves désillusions. La baisse continue de la participation aux élections municipales n’a cessé d’affaiblir structurellement la démocratie locale. Et vu que la consolider ne semble pas faire partie des priorités à l’orée de cette crise sanitaire, les répercussions s’en feront très vite sentir.

Sans jouer les oiseaux de  mauvaise augure, quelle sera la légitimité de tous ces maires élus au premier tour certes mais par une infime partie de leur population lorsqu’ils devront assumer la surenchère écologique de la campagne ? Les nouveaux conseils municipaux seront-ils suffisamment légitimes malgré ce vice de forme initial pour gérer les crises climatiques ou sociales, aux impacts locaux nombreux, qui ne manqueront pas de se produire en cours de mandat ?

Je m’inquiète pour eux car ils ne pourront pas s’adosser à une légitimité électorale très forte lorsqu’ils devront défendre des mesures dont l’acceptabilité sociale est faible. Les Français sont devenus écologistes, mais ne sont pas tous prêts à changer de mode de vie aussi facilement que de votes.

Qu’anticipez-vous ? 

Face à la montée des contestations, nombre de maires mettaient jusqu’ici en avant leur légitimité tirée de leur élection au suffrage universel direct. Quid de cette rhétorique en 2023 ou 2025 ? Je ne dis pas que ce sera impossible, mais ce sera  beaucoup plus compliqué de se parer derrière cet argument de la démocratie représentative. Les citoyens les plus rétifs au changement ne manqueront pas, à raison, de leur opposer les circonstances de leurs élections et les niveaux de participation ridiculement faibles…

Mais, qui sait, peut-être que des maires conscients de cette faible légitimité la compenseront en stimulant la démocratie participative ? Soyons optimistes !

Ce contexte troublé augure-t-il de nouvelles manières d’exercer le pouvoir local ?  

J’en doute. Le présidentialisme municipal s’est accentué ces dernières années : le développement des intercommunalités a renforcé le pouvoir des maires au sein de leurs majorités. Quoi qu’il en soit, nous serons vite fixés : ou bien nos édiles ignoreront les conditions hasardeuses de leurs élections et continueront à  jouer aux monarques comme si de rien n’était, ou bien – véritable ruse de l’histoire –, ils y verront une opportunité pour solidifier leur légitimité tant auprès de leurs conseils municipaux que de la société civile locale.

L’impératif participatif va se renforcer en interne comme en externe alors que leur légitimité électorale s’affaiblit. J’incite les maires, bien sûr, à accorder plus de place aux processus délibératifs et à faire émerger une démocratique participative authentique – loin des simulacres que l’on peut observer ici ou là. Mais je crains que la première hypothèse ne l’emporte…

Chiffres Clés

  • 2020 : parution de « Municipales, quels enjeux démocratiques ? » à La Documentation Française après avoir supervisé la campagne pour l’AdCF
  • 2017 : publication de « Sociologie politique du pouvoir local » avec Anne-Cécile Douillet
  • 2006 : parution de « La société des socialistes » avec Fréderic Sawicki
  • 2005 : agrégation de sciences politiques, après avoir soutenu une thèse sur le socialisme municipal en 2001.

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