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Développement territorial 01/07/2020

« Les maires ne doivent pas s’autocensurer »

par Hugo Soutra
Croissance verte, suivez le guide © Flickr-CC-FranceEE

Qu’ils aient été élus mi-mars ou le week-end dernier, les édiles vont vivre un été agité. L’après-Covid rebat les cartes et les contraint à adapter leurs programmes. Une partie d’entre eux ont déjà commencé à réfléchir à l’avenir de leurs politiques locales d’urbanisme, d’habitat, de mobilités, de solidarité, de santé ou de vieillissement de la population. Ancien conseiller de Jean-Marc Ayrault à la mairie de Nantes, Frédéric Vasse continue à accompagner les élus à travers le cabinet Auxilia. Apôtre d’un développement économique soutenable et responsable, il les invite à dépenser fort, mais de façon radicalement différente, quitte à brusquer leurs administrations. Interview.

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Les collectivités locales aux avant-postes de la relance économique

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Le Courrier des maires: Le contexte politique et financier permettra-t-il aux collectivités de jouer le rôle qu’elles escomptent dans la relance ?

Frédéric Vasse : En temps normal, le mandat politique local est déjà un sacerdoce. Attention, cette fois-ci, à ne pas louper les premiers mois de fonction, à foncer tête baissée et à couler du béton partout, sous peine de rendre la suite du mandat encore plus compliquée ! Le risque, vu le drame économique et donc social à prévoir dans certains territoires, ce serait en effet de raisonner selon l’adage « quand le bâtiment va, tout va. » Mais rien ne sert d’essayer de faire tourner la boutique comme avant, comme si de rien n’était… Nous vivons une folle période ! 

Mais le second tour a été organisé fin juin pour, justement, « redémarrer les investissements », non ?

Bien sûr que les élus entrant en fonction doivent relancer rapidement des marchés publics, mais les maires et prochains présidents d’agglomérations ne doivent pas oublier qu’ils ont été élus pour transformer le territoire. Or, lorsque les entreprises tournent à plein régime, trop peu ont la tête à questionner leurs pratiques. Les collectivités doivent donc profiter de la pandémie pour les y encourager ! Et pour cela, les responsables politiques doivent s’acculturer à de nouveaux modes de pensée, se projeter dans un nouveau modèle de société soutenable, repositionner leurs politiques d’investissement et ainsi convertir notre système économique au service d’un développement local vertueux.
 
L’économie n’est en effet qu’un moyen d’atteindre les objectifs que nous nous fixons collectivement. Je ne remets absolument pas en cause le fait que nous aurons besoin de construire des logements, demain, par exemple, mais construisons des logements viables en cas de confinement, en pensant à la place du végétal et à son effet de rafraîchissement, à la ventilation naturelle et à l’orientation du bâti… Et incitons le monde du BTP à utiliser des ressources locales plutôt qu’à importer des millions de tonnes de matériaux – ce qui est économiquement stupide et écologiquement insoutenable.

Quels petits et grands projets d’investissement locaux imaginez-vous concrètement pour relancer l’économie locale ? 

Cessons, déjà, de distinguer l’investissement public des projets politiques et des usages des habitants. En matière de développement économique, mieux vaut renforcer l’accompagnement de 10 PME locales que signer un gros chèque pour attirer une entreprise de télémarketing promettant de créer 80 emplois précaires. Concernant l’aménagement et l’urbanisme, créer un échangeur sur une route nationale desservant un nouveau parc d’activité économique fera plaisir à une poignée d’entreprises du BTP, mais ce seront des millions d’euros ne servant pas utilement la population…
 
Renouveler le réseau d’éclairage public, supprimer un lampadaire sur deux et installer des ampoules Led à la place représente concrètement un projet d’investissement relativement facile à lancer, assez vertueux sur le plan environnemental, que les collectivités peuvent même sous-traiter si besoin. Mais les maires de villes petites et moyennes, par exemple, ne pourront pas se contenter de ce type d’investissements pour retrouver leur attractivité d’antan.

Ceux qui ont des projets de revitalisation de leurs cœurs de ville devront réguler fortement la création ou l’extension de supermarchés et freiner le développement de leurs deuxième voire troisième couronnes. Il serait temps de penser à rénover les passoires énergétiques de leur tissu d’habitat ancien et dégradé, aussi, pour éviter la paupérisation continue de leur cœur de ville, déjà miné par les taux d’imposition disproportionnés liés aux charges de centralité croissantes en dépit de services rendus à la population de plus en plus faibles…

Est-il encore possible, selon vous, de réconcilier économie et écologie au niveau local ?

Les élus doivent parvenir à identifier les leviers de transformation sur leurs territoires, puis s’y engager de tout leur poids à travers les politiques d’investissements et d’achats publics. Les maires et présidents d’intercommunalités doivent faire preuve d’audace, ne pas s’autocensurer, comme l’ont fait les élus de Sornac (Corrèze) lorsqu’ils ont pris la gestion d’une station-essence sous régie publique.
 
Autre exemple, dans la Creuse : alors que trois quarts de la viande de Limousine produite aux alentours de Guéret partaient sur des abattoirs de Limoges ou Brive-la-Gaillarde avant de revenir en partie en barquette, la région Nouvelle-Aquitaine a accompagné et soutenu une coopérative transformant la viande sur place afin de mieux répondre à la demande de consommation de produits locaux et de qualité. Partout en France, il manque des outils de transformation – type abattoirs ou légumeries, publiques ou semi-publiques en lien avec des instituts de formation ou de l’économie sociale et solidaire –, de stockage ou d’acheminement. Trop d’élus considèrent encore que ce n’est pas leur rôle d’investir dans ce secteur. Sauf que, sans cela, les filières agro-alimentaires ne répondront jamais à la demande locale. Prendre le pouvoir, c’est bien ; l’utiliser, c’est mieux !

Les collectivités ont-elles les mains libres pour s’impliquer dans la transition économique, environnementale ou énergétique ?

Disons qu’elles disposent de marges de manœuvre, mais ne les utilisent pas forcément… Les collectivités devraient investir davantage dans des réserves foncières – les élus sont plutôt conscients d’ailleurs de l’importance de sanctuariser des terrains pour porter des politiques ambitieuses dans ces différents domaines. Mais très peu le font, dans les faits. Il faut corréler la question du foncier à nos besoins vitaux, quotidien, si l’on veut contrer l’essor des lotissements et des parcs d’activités économiques sur des terres de grande qualité nutritive.  
 
Une petite commune du Centre-Bretagne, Trémargat, s’est par exemple donné les moyens d’avoir une véritable stratégie foncière en créant sa propre SCI, afin d’aller plus loin que ce que permettait l’EPF. Objectif : acquérir des terres agricoles et les tourner vers l’agriculture bio. Elle travaille également avec Enercoop, fournisseur d’électricité renouvelable, sur la question de la transition énergétique. La région Centre-Val-de-Loire souhaite, pour sa part, croiser ses politiques foncières, agricoles et énergétiques afin de se doter d’une vision systémique et éviter les concurrences d’usages.

Les collectivités doivent-elles obligatoirement se montrer aussi offensives pour concrétiser une transition agricole et alimentaire ? 

On réduit trop souvent cet enjeu à celui de l’approvisionnement local en produits bio et locaux, ou au coût de ce service pour les familles. En s’associant entre eux, les élus du Pays de Retz se sont donné des moyens d’ingénierie (PETR) et ont donc pu davantage peser face au délégataire en charge de la restauration collective. Je me souviens avoir animé une réunion publique avec 300 habitants et élus locaux pour provoquer une nouvelle ambition en la matière, dès la rédaction du cahier des charges avec l’introduction de fortes exigences. 

La plupart des collectivités qui n’atteignent pas l’objectif d’approvisionnement de 50% de produits locaux souffrent d’un déficit de produits bio ou de qualité produits localement. D’où l’intérêt de racheter des terres agricoles pour soutenir les porteurs de projets de nouveaux modèles agricoles. Et quitte, pour cela, à s’opposer aux Safer, aux investisseurs étrangers, aux lobbys agricoles et aux filières agro-alimentaires peu soucieux de la diversification agricole ou des pratiques mettant en péril la qualité de l’eau ou de la biodiversité… Ne pourrait-on pas, non plus, conditionner l’octroi des aides agricoles à des objectifs et critères définis au niveau des territoires ? Auquel cas les élus pourraient accompagner les agriculteurs, les inciter financièrement à convertir tant de parcelles en agriculture biologie afin d’essayer de faire muter le système agro-alimentaire dans sa globalité à moyen ou long terme. 

Ces projets agro-alimentaires et environnementaux sont-ils suffisants pour soutenir l’économie dans le cadre de la relance ?

Ceux qui veulent investir des dizaines de millions d’euros pour accélérer la relance dès demain devraient contractualiser avec leurs partenaires nationaux et européens pour lancer de grands plans plus complexes mais aussi plus qualitatifs : rénovation des passoires énergétiques, revitalisation de lignes ferroviaires de courte distance (TER et RER régionaux), réaménagement des routes afin de réserver des voies prioritaires au covoiturage et faire plus de place au vélo, etc. Sur les modes doux, les collectivités doivent aller bien plus loin que l’urbanisme tactique et s’équiper, par exemple, d’une flotte de vélos électriques afin d’installer un système de location longue durée pour convertir leurs habitants sur le temps long et amortir leurs investissements. . Derrière chaque investissement, il y a souvent des enjeux d’accompagnement au changement pour et avec les citoyens. Donc, oui, on sait parfaitement où investir sans trop avoir à se poser de questions : la feuille de route est très claire.
 
Il y a de vrais investissements d’avenir à prévoir également dans les infrastructures numériques – dans les zones rurales évidemment mais aussi les quartiers populaires. Et beaucoup d’investissements stratégiques dans l’accompagnement humain restent à imaginer, à côté, pour faire face à l’exclusion numérique, sur l’accès au droit, l’école à distance ou le télétravail. Tout cela, ce serait des investissements utiles et pérennes car une fois équipés de systèmes ferroviaire et numérique performants, d’infrastructures de mobilités et d’intermodalité, on pourrait enfin dé-métropoliser l’emploivers les villes petites ou moyennes, dans une optique d’alliance des territoires, de polycentrisme régional. Les entreprises et les territoires y gagneraient, mais aussi les salariés qui pourraient vivre là où ils le souhaitent.

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