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Municipales 2020 25/06/2020

Municipales à Marseille : la guerre des secteurs fait rage entre les candidats

par La rédaction
Affiches à Marseille pour la candidate du Printemps marseillais, Michèle Rubirola, et la candidate LR, Martine Vassal

Depuis 1982, la loi Paris-Lyon-Marseille (PLM) complique le jeu électoral de la capitale, de la cité des gaules et de la cité phocéenne, figeant aussi les stratégies des candidats. Car ce mode de scrutin demande non pas de gagner la ville en nombre de voix, mais de gagner des conseillers par secteur pour enlever un maximum de bastions électoraux. Explications à la lumière du cas marseillais.

Virginie Martin, Kedge Business School , article issu du site The Conversation

À Marseille, la bataille des municipales prend une tournure quasi nationale. Entre accusations de corruption, clivage gauche-droite, affrontements des partis dans les arrondissements et opposition entre quartiers modestes et quartiers riches, ces élections ont un fort enjeu politique.

Le scrutin va aussi permettre d’évaluer les rapports de force politiques dans la ville, après le long épisode Jean‑Claude Gaudin, maire de Marseille depuis 1995, qui a renoncé à briguer un cinquième mandat.

Politiquement, se joue une pièce où les cavaliers seuls, tels Bruno Gilles (sénateur des Bouches-du-Rhône, candidat dissident Les Républicains) ou Samia Ghali (sénatrice des Bouches-du-Rhône, ex-PS), se heurtent aux coalitions partisanes et où le candidat La République en marche (LREM) sans expérience ni implantation, fait face à un jeu qui semble le dépasser.

Le Rassemblement national, relativement bien implanté dans certains arrondissements, affronte de son côté les grandes coalitions traditionnelles que sont les forces de gauche et celles de droite.

Sociologiquement, les résultats du premier tour des municipales révèlent les fractures de la ville : quartiers modestes qui se tournent plutôt vers la gauche, quartiers en très grande précarité qui peuvent être séduits par le RN, arrondissements aisés qui sont en général séduits par la droite.

Outre ces enjeux forts, la loi Paris-Lyon-Marseille (PLM), instaurée dans les années 1980 dans les trois plus grandes villes françaises, complique le jeu électoral de la cité phocéenne et fige aussi les stratégies.

La loi PLM divise Marseille en bastions électoraux

Ce mode de scrutin demande non pas de gagner la ville en nombre de voix, mais de gagner des conseillers par secteur. Les électeurs votent en effet pour les conseillers d’arrondissements et les conseillers municipaux, qui désigneront le maire à l’issue du second tour.

À Marseille, cette loi a conduit, en 1983, à un premier découpage par Gaston Defferre, alors maire de Marseille et ministre de l’Intérieur, puis à un second en 1986 par Charles Pasqua, son successeur place Beauvau sous Jacques Chirac.

Ce découpage au « hachoir », comme le disent certains, a pu faciliter le maintien de la droite depuis 20 ans (entretien avec un candidat). Certains expliquent en effet que dans le redécoupage opéré par Charles Pasqua, il s’est agi de faire des paires d’arrondissements très différents sociologiquement : l’un modeste, l’autre aisé, mais que numériquement, l’arrondissement le plus aisé étouffait le plus modeste. C’est le cas des VIe et VIIIe arrondissements par exemple, qui forment le 4e secteur.


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La ville comporte huit secteurs, chacun composé donc de deux arrondissements. Il s’agit bien d’être tactique pour gagner. Les secteurs sud, sociologiquement plus aisés, sont plus privilégiés par la droite, ceux du nord, plus modestes, plutôt par la gauche et le RN. En d’autres termes, les candidats de droite misent davantage sur les arrondissements du sud et ceux de gauche, sur ceux du centre et du nord.

D’autres secteurs sont plus hétérogènes : le 1er secteur par exemple, regroupe un arrondissement populaire avec les quartiers de Noailles et de Belsunce, et un arrondissement plutôt chic du côté de la corniche et de Bompard.

À ces éléments, ajoutons le personnage de Jean‑Claude Gaudin, membre du parti Les Républicains (LR), maire depuis 1995, dont la figure plane sur la campagne, bien qu’il ne se représente pas.

Quelle que soit la couleur politique du futur maire, il s’agira d’une femme : Michèle Rubirola, candidate du Printemps marseillais (très large coalition de gauche), arrivée en tête au premier tour, ou Martine Vassal (LR), qui s’est placée en 2e position.

Ce rapide tableau nous permet de proposer quelques éclairages sur cette élection à fort enjeu.

Opposition nord-sud : l’éternel combat entre quartiers modestes et aisés

Marseille est une ville particulièrement hétéroclite. Cette capitale du sud, composée de 111 « villages » est finalement divisée en 3 zones : les quartiers nord (secteurs 7 et 8), les quartiers sud (secteurs 1, 4, 5 et 6) et une zone de transition formée par le cœur de ville (secteurs 2 et 3). La ville est tellement scindée, que finalement « chacun voit midi à sa porte » nous confiait un membre d’une des équipes de campagne. Les quartiers sud réclament de la propreté, quand les quartiers nord demandent plus de sécurité.

Le cœur de ville lui, a besoin d’être mieux aménagé sans tomber dans une éventuelle gentrification, estiment certains responsables politiques que nous avons interrogés.

Pourtant, dans une ville aussi découpée et divisée, il ne faut jamais oublier, nous disait un candidat, que les destins du nord et du sud demeurent liés.

Il reste, par ailleurs, que la ville est marquée par de nombreuses dérives clientélistes. Un clientélisme décrit par le sociologue Cesare Mattina, qui évoque des demandes faites aux élu·e·s qui sont souvent d’ordre privé : aide pour les crèches, le logement, le travail.

Ces données sociologiques se répercutent électoralement : l’écologiste Michèle Rubirola et le Printemps marseillais (union de partis de gauche dont le PS, le PCF, LFI, et de mouvements citoyens), séduisent très fortement le cœur de ville. Michèle Rubirola arrive ainsi en tête, au premier tour des municipales, dans les trois premiers secteurs et y frôle parfois les 40 % (39,02 % dans le 1er secteur et 37,38 % dans le 3e secteur). Ces quartiers de « transition » sont plutôt populaires, mais n’ont pas la rugosité des quartiers nord, séduits par le RN.

Martine Vassal (LR), arrive en première position dans les quartiers aisés du sud de la ville avec des scores autour des 30 %.

Le Rassemblement national (RN) est lui en tête dans le 7e secteur qui recouvre une partie des quartiers nord. Mais le RN passe en deuxième position, avec tout de même 22,17 % des suffrages exprimés, derrière la sénatrice Samia Ghali, ex-PS, dans le secteur 8 qui regroupe l’autre partie des quartiers nord des XVᵉ et XVIᵉ arrondissements.

L’échec du jeu des alliances brouille les cartes

Trois sociologies de population, trois résultats électoraux très tranchés : des fractures sociales et donc politiques fortes se jouent devant nos yeux, Marseille étant loin d’avoir réussi sa mixité sociale.

Dans ce contexte sociologique très marqué par les disparités entre quartiers modestes et quartiers riches, Yvon Berland, le candidat de La République en marche (LREM), ne dépasse les 10 % que dans le 4ᵉ secteur, le plus aisé de la ville. Dans les autres secteurs, ses scores sont très bas, avoisinants les 5 à 8 %. L’échec de l’implantation locale du parti du président est patent à Marseille ; la loi PLM compliquant encore un peu sa conquête de la cité phocéenne.

De son côté, Bruno Gilles (divers droite) parvient à confirmer sa bonne implantation dans les secteurs 2 et 3

Et comme souvent, à quelques semaines du second tour, certains vont tenter d’emporter la ville, car leur implantation relativement complète sur la cité le leur permet, quand d’autres jouent plutôt à valoriser leur propre notoriété, leur seul nom, pour pouvoir entamer des négociations autour de ce « name branding ».

D’ailleurs, les alliances n’ont pas abouti : LREM a subi ce que certains ont appelé une « humiliation » dans ses négociations. Le Printemps marseillais aurait fait miroiter jusqu’au dernier moment une éventuelle possibilité d’alliance avec Yvon Berland, la droite n’a donc pas eu la main ni la possibilité de récupérer ce candidat de la majorité. Le « En même temps » de LREM qui conclue de potentielles alliances parfois avec la droite, parfois avec la gauche et qui, faute d’implantation réelle, a besoin des autres partis pour se maintenir, n’a pas été concluant à Marseille.

Certains refus d’alliances ont été justifiés au nom de la formule « ni système ni extrême(s) ». C’est-à-dire le refus en bloc de Martine Vassal (LR), vue comme l’héritière du « système Gaudin », du Rassemblement national (RN) et de l’alliance des gauches qui inclue La France insoumise.

Le maintien du candidat divers droite Bruno Gilles affaiblit Martine Vassal, bien sûr. Mais celle-ci pourra tout de même compter sur quelques conseillers municipaux supplémentaires grâce au retrait du Printemps marseillais dans les quartiers nord (en la personne de Jeremy Bacchi), cette liste s’étant retirée pour faire barrage au Rassemblement national (RN).

Ce front républicain face au candidat du Rassemblement national Stéphane Ravier fragilise d’ailleurs la gauche dans sa conquête de la mairie. Mais c’est un retrait que la gauche assume pleinement, au nom, dit-elle, de l’éthique de conviction et de responsabilité, chère au sociologue Max Weber.

Traité de paix entre la gauche et la droite ?

Finalement, l’histoire politique et électorale de la ville de Marseille s’explique en partie par cette fameuse loi PLM qui est une élection par secteur.

Ce mode de scrutin, outre son aspect peu démocratique, favorise le clientélisme de quartier. Il permet les destins individuels sur des petites pastilles géographiques, comme Bruno Gilles dans le 3e secteur (dont il fut maire de maire de 1995 à 2017) ou Samia Ghali dans le 8e secteur (dont elle fut maire de 2008 à 2017). Il est en effet possible d’avoir une mainmise forte sur certains arrondissements, voire secteurs, et d’être un leader puissant sur une partie très limitée de la ville.

Ce mode de scrutin pousse aussi les candidats à bichonner certains secteurs et à en délaisser d’autres puisque la loi PLM entérine une victoire via les secteurs et non par nombre de voix.

C’est vrai à Marseille, comme à Lyon et Paris. Cette loi doit être remise à plat pour davantage de démocratie locale.

Au-delà de ce mode de scrutin, à Marseille, le clivage gauche-droite joue à fond ; Martine Vassal et ses équipes ont ainsi appelé à lutter contre ce qu’ils appellent « le péril rouge » en évoquant le Printemps marseillais.

Alors que du point de vue national, le président de la République n’a de cesse d’évoquer la fin de ce clivage, la cité phocéenne remet en ordre de marche cette séparation entre les « partis de l’ordre » et ceux « du progrès », comme on les nomme traditionnellement.

Cela est certainement rassurant pour les partis de gauche, à moins de deux ans de la présidentielle de 2022. Si les formations classiques ont une chance de battre Emmanuel Macron, s’il se représente, ce sera en ravivant ce clivage – même corrigé de nouveaux enjeux venant compliquer l’affaire, par exemple la question européenne.

À Marseille, il y a de toute façon fort à parier qu’au soir du 28 juin, on ne puisse pas savoir avec certitude qui sera élue maire la semaine d’après. Que la gauche ou la droite l’emporte, gouverner la ville ne sera pas chose aisée, faute de majorité forte et stable.


Nous tenons à remercier les membres des différents partis en lice, qui ont bien voulu répondre à nos questions. Cet article a été rédigé avec la collaboration de Cassandre Athenoux, étudiante à Kedge Business School.The Conversation

Virginie Martin, Docteure sciences politiques, HDR sciences de gestion, Kedge Business SchoolCet article est republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons. Lire l’article original.

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