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Elections locales 04/03/2020

Que restera-t-il du « municipalisme » après les élections de mars ?

par Hugo Soutra
Démocratie participative © Adobe / Ingo Bartussek

Les « municipalistes » peuvent-ils se réapproprier leurs mairies les 15 et 22 mars prochain ? Surtout, ces novices parviendront-ils à changer durablement la vie de leurs concitoyens depuis l’échelle locale ? Un débat entre enseignants-chercheurs et animateurs de listes participatives, organisé lundi 2 mars à Saint-Denis par la revue Mouvements – pourtant peu adepte de complaisance vis-à-vis des tenants de la démocratie représentative –, a été courtois mais vif. Certains universitaires ont mis en garde les citoyens rêvant de victoire aux élections municipales contre le risque de dépolitisation, mais aussi les contraintes financières ou juridiques pesant sur les collectivités, ou le piège intercommunal.

 « Il y a six ans, la plupart des candidats ou maires que nous rencontrions nous riaient au nez ou utilisaient la participation citoyenne à des fins de marketing politique. Aujourd’hui, tout le monde veut construire des plateformes participatives, pour le meilleur comme pour le pire » raconte sans fard Aurore Bimont, coordinatrice du réseau Démocratie Ouverte. Il est vrai que presque aucun candidat aux élections municipales 2020 n’ose faire l’impasse sur la démocratie participative… Mais, à côté des conversions soudaines et des promesses qui lui inspirent peu confiance, elle s’enthousiasme de voir autant de candidatures dites « citoyennes » s’engager en faveur d’un renouveau démocratique au niveau municipal.

Selon l’association « Action commune », 342 listes participatives affichant leur proximité avec les Gilets Jaunes et les participants des Marches pour le climat tenteront de prendre le contrôle de leurs mairies, de Vitré à Sarlat-la-Canéda en passant par Avignon, Commercy ou Cambrai. Parmi ces initiatives, beaucoup se réfèrent aux exemples passés de la Commune de Paris ou de la démocratie athénienne, ou aux expérimentations actuelles de la mairie de Saillans comme celle de Barcelone ou d’autres « villes rebelles » espagnoles. Toutes ou presque revendiquent le fait de s’inscrire dans une mouvance « municipaliste. »

La révolution commence-t-elle par le local ?

Ce courant, qui renvoie à d’autres façons d’envisager la répartition du pouvoir à l’échelle locale, actuellement en vogue en France est justement à l’ordre du jour du dernier numéro de la revue Mouvements, intitulé « Vive les communes ! » Les universitaires et militants animant cet espace de réflexions engagé des éditions La Découverte ont souhaité prolonger leurs derniers travaux sur les Gilets Jaunes en interrogeant, cette fois-ci, le potentiel de l’échelon local comme espace démocratique. Et n’ont pas hésité à provoquer le  débat avec certains hérauts du « municipalisme » français, lors d’une soirée de présentation de la revue organisée lundi 2 mars à Saint-Denis, devant une cinquantaine de personnes.

Lire aussi l’entretien avec Laurent Jeanpierre : « Avec les gilets jaunes, le rond-point s’est mué en commune éphémère »

« La notion de municipalisme n’a rien de nouvelle, mais le fait qu’elle soit mise à l’agenda aujourd’hui par les listes participatives fait remonter tout un tas de questions autour de la politisation des enjeux locaux, de l’échelon politique local » expose Guillaume Gourgues, maître de conférences en sciences politiques à Lyon et coordinateur de ce numéro. « Il nous faudra dépasser l’effet de mode lié aux municipales 2020 et opérer une clarification sémantique pour continuer à penser le niveau local comme vecteur du changement. Le municipalisme nous semble au carrefour de nombreux débats stratégiques, tout particulièrement pour la gauche » poursuit-il de façon bienveillante. Concrètement, une question continue ainsi de diviser fortement à gauche : les perspectives d’action des Gilets Jaunes, associations de défense des communs ou collectifs d’habitants des quartiers populaires sont-elles encore et avant tout nationales ou doivent-ils miser davantage sur les mobilisations locales ?

Gestion dépolitisée ou pression citoyenne ?

Au-delà de cette différence de stratégies, de nombreux autres dilemmes se dressent devant les militants, selon Guillaume Gourges. « Face à l’impasse néolibérale érigée par les pouvoirs nationaux et européen, les forces de résistance peuvent-elles sérieusement faire du niveau local un espace de lutte et de transformation ? Les mouvements citoyens doivent-ils partir à la conquête des institutions locales avec tous les risques afférents à la gestion municipale : ne risquent-ils pas, notamment, de réinventer l’eau chaude et tomber dans le piège de la gestion dépolitisée ? Ne devraient-ils pas plutôt renforcer la pression sur les tenants du pouvoir tout juste élus en vue de transformer les institutions ? » expose-t-il encore. « Est-ce que le municipalisme est une option viable pour démocratiser la démocratie, au regard des contraintes gestionnaires ou intercommunales qui pèsent sur les élus locaux ? A l’instar des Gilets Jaunes, les différents mouvements citoyens sont traversés de tensions, il y a des questions stratégiques qu’on pose sans véritablement les trancher dans ce numéro » enchaîne son acolyte, Julien Talpin.

« Jusqu’ici, les néolibéraux ont plutôt eu tendance à nous dire « Circulez, il n’y a rien à voir, restez tranquilles regarder la TV, on s’occupe de vous braves gens ! » C’est très réjouissant de voir des citoyens mettre un terme à cette injonction à la passivité. Cela dit, sans vouloir jouer aux puristes, il faudra clarifier les choses à un moment donné » prévient l’historienne Ludivine Bantigny, engagée dans le collectif Faire commune. Elle poursuit, exemples à l’appui : « chez les Gilets Jaunes, il y a l’Assemblée des Assemblées (ADA), tout un pôle communaliste-libertaire que représente bien le groupe de Commercy, mais ne nions pas les divergences avec d’autres Gilets Jaunes plutôt issus d’un pôle national-souverainiste, qui votent RN. C’est pareil avec les « Gentils virus de la démocratie » d’Etienne Chouard. Le municipalisme et le communalisme ont des limites évidentes tant qu’ils se résument uniquement à un renouveau institutionnel. Il est temps de connecter ces concepts aux enjeux de fond et définir comment ils se traduiraient sur le plan économique, social ou environnemental. »

L’élection, une première étape seulement

« J’entends vos mises en garde sur  le fait que nous ne devons pas seulement être des méthodologues, des facilitateurs de l’intelligence collective et qu’il nous reste à définir un horizon politique » se défend Elisabeth Dau, directrice du programme « Municipalisme » au mouvement Utopia et chez Commonspolis. « Mais attention à ne pas nous diviser inutilement lorsque nous devront lutter contre l’intercommunalité, le lobby de l’eau, le centralisme à la française ou les directives européennes » prévient-elle à son tour : « le phénomène municipaliste, tout juste émergent en France, qui gagne des villes comme le milieu rural, appelle un véritable changement de culture institutionnel et administratif, une révision du cadre financier ou juridique, aussi. »

De la théorie à la pratique, il y a un monde, les avertit également la sociologue lilloise, Paula Cossart. Car derrière la volonté de renouveler profondément la vie politique locale, se posera demain en cas de succès la question de la mobilisation des habitants. « Il faut relire Murray Bookchin, théoricien du municipalisme libertaire, qui était lui-même lucide sur le risque de s’emparer des institutions municipales. La participation aux élections locales représente un levier indispensable, selon lui, pour s’approprier les prérogatives de l’Etat et transférer ce pouvoir aux populations locales. Le plus gros de l’effort ne doit pas seulement constituer à prendre les conseils municipaux, mais aussi à transformer les individus en citoyens actifs capables d’auto-gouverner leurs cités au sein d’assemblées populaires puis de les unir entre elles » exhorte-t-elle. Sceptique  vis-à-vis de toute forme de « souveraineté communale », de « repli-sur-soi municipal », elle rappelle que le projet de Bookchin consistait « à aboutir à une confédération de communes se posant comme des alternatives populaires à même de renverser le capitalisme et mieux défendre l’environnement. »

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  1. Ca fait peur de voir ces discours populistes. Quand on voit l’urgence environnementale moderne, ou sanitaire actuellement, on peut s’interroger sur le bien fondé et la bonne foi des propagateurs d’idées rétrogrades de repli sur soi. Il faut faire la part des choses de ce qui relève du local et du collectif. Quant à la démocratie fluctuante en fonction des présents, c’est une totale imposture.

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