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Sociologie de l'élu 26/11/2019

Engagement politique local : dur dur d’être jeune…

par La Rédaction
Municipales 2014 : le passage d'écharpe © Flickr-CC-Henrion

Les jeunes prétendant à un mandat municipal rencontrent plus de difficultés que les catégories d’âge supérieures. C’est le constat fait par deux chercheurs qui se sont penchés sur les élections municipales pour l’Institut national de la jeunesse et de l’éducation populaire. Dans cette tribune initialement écrite pour le site The Conversation, Isabelle Lacroix et Laurent Lardeux mettent également en avant les inégalités d’accès entre ces mêmes jeunes, avec l’émergence plus rapide des « professionnels de la politique » par rapport aux néophytes.

De Isabelle Lacroix, professeure de sociologie à  l’université de Versailles Saint-Quentin en Yvelines – Paris-Saclay et Laurent Lardeux, chargé d’études et de recherches à l’Institut national de la jeunesse et de l’éducation populaire

Plusieurs enquêtes ont souligné ces dernières années le vieillissement accru des élus municipaux, plus particulièrement au niveau de l’exécutif avec une part de maires de moins de 40 ans passant de 12,16 % en 1983 à seulement 3,80 % en 2014. Comment expliquer ce chiffre relativement bas ?

À un âge de la vie marqué par un ensemble de franchissements statutaires (au niveau familial avec la mise en couple, l’arrivée d’un enfant ; au niveau professionnel avec une entrée encore récente dans la vie active et un mandat qui vient parfois interrompre totalement ou partiellement une carrière professionnelle), les jeunes femmes et hommes se trouvent plus fortement pénalisés que des retraités ou des actifs en fin de carrière.

Les conditions d’accès se trouvent également plus drastiques. Les jeunes prétendant à un mandat municipal rencontrent plus fréquemment que les autres catégories d’âge un déficit de notoriété locale ou d’expérience municipale souvent nécessaire pour être élu. Ils doivent donc combler ce déficit par des capitaux politiques, scolaires, professionnels plus conséquents qui accroissent les inégalités d’accès au mandat.

Il en résulte une logique de sur-sélection : par rapport aux autres élus d’âge plus avancé, il est demandé aux jeunes candidats de fournir davantage de preuves sur leur niveau de compétence par un diplôme ou une profession directement en adéquation avec l’administration territoriale. Les jeunes élus apparaissent de ce fait comme un miroir grossissant des logiques de sélection à l’œuvre dans l’accès à un mandat municipal.

Accentuation des inégalités entre jeunes maires

Une fois élu municipal, l’enquête fait également ressortir une accentuation des inégalités dans l’exercice des fonctions entre des jeunes maires « hypersocialisés politiquement » d’un côté où l’élection n’est qu’une étape dans un projet de carrière politique plus large, et des « néophytes » de l’autre qui découvrent au moment de leur élection les rouages de la politique municipale tout en étant fortement contraint par leur agenda professionnel.

Notre recherche, conduite par l’Institut National de la jeunesse et de l’éducation populaire (INJEP) avec le laboratoire Printemps de l’Université de Versailles-Saint-Quentin, s’appuie sur une enquête par questionnaire à laquelle ont répondu de façon complète 4 784 jeunes élus municipaux. Ses derniers sont maires, adjoints au maire, conseillers municipaux de France métropolitaine et de territoires ultra-marins et âgés de 18 à 35 ans en 2014. Nous avons également mené des entretiens auprès de 36 jeunes maires (29 hommes et 7 femmes) sélectionnés selon des critères de territoire, de taille de la commune, de caractéristiques économiques et sociales et d’orientation politique.

Des jeunes élus municipaux « sur-dotés »

La grande majorité des jeunes maires de notre enquête ayant eu précédemment à leur mandat une expérience de conseiller municipal (65 %), il importe au préalable de mieux connaître les principes de sélection pour ce premier échelon de la représentation démocratique.

Notre étude présente une population de jeunes élus municipaux nettement plus avantagée d’un point de vue professionnel que les élus plus âgés. À titre d’exemple, 26 % des jeunes élus de cette enquête appartiennent à la catégorie des cadres supérieurs contre seulement 16 % pour l’ensemble des élus municipaux toutes classes d’âge confondues. Il ressort également de notre enquête que les jeunes élus ne sont en revanche que 3 % d’ouvriers.

Le constat est similaire s’agissant du parcours scolaire, avec des jeunes élus nettement plus diplômés que l’ensemble des jeunes Français.


Niveau de diplôme des jeunes élus municipaux. Enquête INJEP/Printemps sur les jeunes élus municipaux (2019) et Insee, Enquête emploi, traitements MENESR-DEPP (champ : jeunes sortis de formation initiale en 2010, 2011 et 2012. INJEP 2019, Author provided

 
À ces paramètres professionnels et scolaires s’ajoutent également la dimension associative avec des jeunes élus nettement plus engagés avant leur élection que les jeunes Français du même âge : 74 % étaient membres d’une association avant leur élection contre 37 % pour l’ensemble des Français de 18-35 ans. En amont de leur élection, ces jeunes élus sont surreprésentés dans les associations sportives et culturelles, mais également dans les syndicats et partis politiques. Les jeunes élus sont davantage impliqués dans des formes d’engagement politique conventionnelles.

Enfance et adolescence : moments clefs du politique

D’importantes variations sont également observables au niveau de la socialisation politique des jeunes élus (discussions politiques avec les parents, les amis, l’appartenance à un mouvement de jeunesse, un syndicat lycéen, la participation des parents à un conseil municipal). L’enquête statistique réalisée auprès des jeunes élus municipaux par l’analyse de correspondances multiples a permis de réaliser une classification en trois catégories.

Nous avons ainsi distingué les « hypersocialisés politiques » caractérisés par une forte imprégnation durant leur enfance et adolescence à un environnement politique ou militant (14 % de notre échantillon).

Ils sont suivis ensuite par les « néophytes », marqués par l’absence de toute socialisation politique (20 % de notre échantillon).

Enfin les « socialisés politiques » correspondant à une situation intermédiaire où la politisation intervient de manière plus indirecte (66 % de notre échantillon), par exemple un jeune élu qui n’a pas grandi dans un environnement familial politisé, mais qui s’est investi par la suite dans des mouvements de jeunesse.

Cette socialisation politique différenciée pendant l’enfance varie fortement du point de vue du sexe. Les « hypersocialisés politiques » sont davantage constitués d’hommes (61 %) que de femmes (39 %). Ces différences très marquées sont à rapprocher des travaux d’Anne Muxel qui soulignent le fait que la famille est le lieu de socialisation politique primaire différenciée pour les garçons et les filles avec « la prégnance d’un modèle masculin d’interprétation de l’intérêt comme de l’engagement politique ».

D’importants clivages dans l’accès au mandat de maire

La socialisation politique et les formes qu’elle prend se traduisent ensuite par d’importants clivages notamment en termes d’accès à l’exécutif.

Ainsi les hypersocialisés politiques pendant l’enfance et l’adolescence accèdent plus fréquemment aux fonctions de maire ou de maire-adjoint que les néophytes. Cette socialisation politique précoce aux côtés de responsables politiques leur permet en effet bien souvent de constituer un capital militant et de consolider un réseau politique local qui faciliteront ensuite leur entrée sur la scène municipale.

Par ailleurs, plus la taille de la municipalité est importante, plus les jeunes hypersocialisés politiquement sont surreprésentés au détriment des autres. On retrouve aussi ces inégalités en termes de formation : pour ceux qui ont bénéficié d’une socialisation politique précoce et d’un réseau politique plus important, le type de formation choisi est majoritairement en adéquation avec le mandat de maire : IEP de province, Sciences Po Paris, droit, communication politique, expertise en action publique territoriale.

Une entrée en fonction déstabilisante pour les nouveaux venus

Pour les candidats à la mairie ayant bénéficié d’un parcours scolaire et un début de trajectoire professionnelle autour du politique (chef du cabinet du maire, assistant d’un député, etc.) ou qui ont déjà été conseillers municipaux et/ou adjoints au maire, l’entrée en mandat s’en trouve facilitée.

Pour ceux qui n’avaient pas de socialisation antérieure à un mandat municipal, leur prise de fonction peut être assez brutale, nécessitant une acquisition des compétences et des connaissances des dossiers sur un temps extrêmement court. Ainsi, cette jeune maire d’une commune de la région Normandie nous faisait part de ses premiers ressentis :

« J’ai l’impression d’être passée sous un tsunami. Il y a eu la constitution des groupes de travail, et je me souviens que cela était très compliqué, car la première chose que nous avons eu à faire était de voter le budget. Donc, quand il faut tout découvrir et quand vous sortez de nulle part, cela pose une vraie question en termes de renouvellement politique. »

Pour ces maires plus éloignés de la dimension militante, managériale ou technique du mandat municipal, la formation par le biais d’associations de maires ou d’autres réseaux s’avère nécessaire. Or, ils ont paradoxalement moins recours aux formations que les élus hypersocialisés, accroissant là encore les écarts entre ces deux profils. Ils travaillent souvent dans le secteur privé, et ne peuvent arrêter leur carrière professionnelle en raison de la faiblesse des indemnités de maire.

Le clivage se poursuit à d’autres échelles

Le clivage entre les maires sur-dotés en capitaux politiques antérieurement au mandat et intégrés politiquement dans le monde associatif ou dans les partis et ceux sous-dotés politiquement se rejouent également à d’autres niveaux que le mandat municipal, comme le conseil communautaire ou départemental.

Ces nouveaux territoires d’exercice du politique renforcent la division du travail politique local. Les moins dotés politiquement des jeunes maires sont exclus de la gouvernance des établissements publics de coopération intercommunale (EPCI) et investissent peu les mandats des conseils départementaux en raison notamment du poids des partis pour y accéder, ces derniers étant le plus souvent non-encartés et n’ont pas le temps disponible pour y prétendre.

La gestion d’une collectivité favorise le profil de jeunes qui ont cumulé le plus de capitaux politiques depuis leur plus jeune âge. Ces inégalités d’accès aux mandats politiques sont légitimées par le fonctionnement même des instances municipales et intercommunales où la technicité des dossiers s’est fortement accrue et tend à privilégier les plus ajustés à la fonction, questionnant ainsi la difficulté de renouvellement politique.

Ces polarisations invitent à une réflexion sur l’importance de la formation et de la reconnaissance du statut de l’élu pour réduire les écarts structurels entre professionnels de la politique et nouveaux entrants.The Conversation

Références

La version originale de cette tribune a été publiée sur le site de The Conversation sous licence Creative Commons. Elle a été rédigée par deux chercheurs en sociologie, Isabelle Lacroix et Laurent Lardeux, pour le compte de l'INJEP. Redirection vers l’article original, intitulé "Devenir maire avant 40 ans : mission impossible ?"

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