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Municipales 2020 20/11/2019

« Les élections, ça ne sert pas qu’à désigner un vainqueur ! »

par Hugo Soutra, Aurélien Hélias
Nicolas-Rio-600X400 (2) © NR

Consultant-chercheur en stratégie territoriales, Nicolas Rio réfléchit autour des différents enjeux qui animeront les campagnes électorales des prochaines élections municipales et intercommunales. Fondateur de l'agence Partie Prenante qui intervient auprès de collectivités territoriales, il soulève les responsabilités des élus locaux et candidats pour susciter des débats de fond.

Courrier des Maires : « Les campagnes municipales tendent-elles toutes à s’uniformiser et à porter, partout, sur les mêmes thématiques ? »

Nicolas Rio : « Les candidats n’ont pas d’autres choix que de travailler sur les thèmes de campagne qui s’imposent, mais cela ne signifie pas qu’ils ne peuvent pas se démarquer. A eux de se différencier de leurs adversaires, en défrichant des sujets nouveaux ou en soutenant des propositions alternatives.

Prenez l’exemple de la protection de l’environnement, qui semble s’imposer comme une préoccupation majeure, si ce n’est la première préoccupation des Français à l’approche des municipales 2020. Les candidats peuvent prendre le problème de manière technique et descendante, en plantant des arbres supplémentaires ou en rédigeant de nouveaux schémas ambitieux, au risque peut-être de se voir accusés de faire du « greenwashing »… Quand d’autres feront plutôt le choix de bâtir des alliances avec la société civile pour transformer durablement nos territoires et nos modes de consommation. »

Que vous inspire le débat national autour de la gratuité des transports collectifs ?

Tout dépend du contexte local et de la façon dont les candidats poseront le débat. Cette proposition est assez paradoxale, en cela que la gratuité totale est plus difficile à mettre en œuvre dans les grandes agglomérations – là où elle semble le plus nécessaire – que dans les zones rurales ou les villes moyennes – où la part modale des transports en communs reste assez faible.

Dans ces territoires marqués par la crise des Gilets Jaunes, il ne faudrait pas que la gratuité des transports devienne l’arbre qui cache la forêt. Elle ne suffira pas à diminuer la dépendance à la voiture si elle ne s’accompagne pas d’une diversification de l’offre de mobilité adaptée à des territoires moins denses et à des trajets plus individualisés. Cela dit, cette proposition de gratuité des transports peut aussi servir de porte d’entrée à certains candidats pour mettre sur la table une réflexion plus générale autour du droit à la mobilité.

Les candidats doivent-ils intéresser les électeurs avec des mesures-chocs ou poser les problèmes locaux dans toute leur complexité ?

Les thèmes mis en avant et les façons de les traiter renvoient à la conception profonde que les différents candidats ont de la démocratie. Les élections, ça ne doit pas servir uniquement à désigner un vainqueur et des vaincus ! La séquence électorale peut aussi être l’occasion de politiser certains sujets, trop souvent présentés comme techniques. Les sujets de la place de la voiture ou de l’agriculture et de l’alimentation locale l’illustrent très bien.

Si les équipes de campagnes ne parviennent pas à mettre en débat ces points de clivage et à les faire arbitrer dans les urnes, les futurs exécutifs risquent de s’y casser les dents par la suite. Cette maturation de l’opinion publique locale s’avèrera stratégique pour la suite de la mandature. Que faut-il mettre en discussion avant le vote pour garantir la capacité d’action de la collectivité sur le prochain mandat ? Voilà la question que devraient (aussi) se poser les aspirants-maires.

Vous conseillez de mettre sur la table les sujets qui fâchent pour les faire avancer et mieux les solutionner. Certaines stratégies et discours de campagne semblent, pourtant, s’en éloigner…

Les candidats devraient objectiver les pratiques des habitants de leurs villes et les besoins des usagers des services publics avant de dévoiler leurs programmes. A annoncer des solutions dans la précipitation pour mieux se démarquer, on prend le risque de multiplier les fausses bonnes idées.

On le voit sur les services publics, où le premier réflexe des candidats est de promettre un nouvel équipement. Mais est-ce bien en phase avec les besoins des usagers ? Faut-il ouvrir à tout prix une nouvelle médiathèque ou ajuster les horaires d’ouverture de la structure existante ? Faut-il se battre pour conserver une école à moitié vide ou maximiser son potentiel en l’ouvrant davantage sur la commune, par exemple en y intégrant la maison des associations ou en accueillant les distributions de panier d’une AMAP ?

Les candidats savent-ils vraiment ce que leur population attend d’eux ?

Beaucoup de candidats continuent à se raconter le rôle de l’élu local comme si la fonction n’avait pas changé. A tort. Le maire des années 2020 ne ressemblera pas à celui des années 1990 ou des années 60. Les habitants sont plus mobiles aujourd’hui. Leur attachement à la commune de résidence, et de fait à leur maire, demeure, mais leurs pratiques sont à cheval sur plusieurs territoires. Pourquoi le besoin de l’habitant serait-il plus structurant que celui de l’actif sur son lieu de travail, de l’usager d’un équipement public ou d’un centre commercial, du touriste de passage… ? Les électeurs n’attendent pas des maires qu’ils soient des super-héros ayant réponse à tout, mais qu’ils soient davantage à l’écoute de leurs besoins… et de leurs initiatives !

Ce qui suppose aussi de prendre en compte la diversité de leur population. Beaucoup ont du mal à intégrer les demandes des plus mobiles, moins ancrés dans leur commune de résidence, ou de publics plus éloignés de l’action publique comme les adolescents. Eux aussi ont pourtant besoin d’action publique pour se déplacer, pour développer leurs loisirs ou pour préparer leur orientation professionnelle. Principalement en contact avec des habitants âgés, la plupart des élus n’ont qu’une vision partielle et biaisée des attentes de leur population, qui les poussent à mettre l’accent sur la sécurité ou la fiscalité locale.

Ce manque de représentativité ne risque-t-il pas de les pousser à aborder les sujets sous un mauvais angle ?

C’est parfois le cas, avec cette fascination persistante des candidats pour les « grands projets », en décalage avec les aspirations citoyennes. Dans les territoires en déprise démographique, une opération immobilière neuve de « standing » peut s’avérer dévastatrice. Conçue comme une démonstration du volontarisme des élus, elle peut au contraire contribuer à accroître la vacance résidentielle en vidant les logements dégradés qu’il aurait fallu rénover…

Le job du politique, ce n’est pas de sortir une opération immobilière mais de débattre des besoins du territoire et de la stratégie de peuplement, c’est-à-dire du type de voisins que la population souhaite voir s’installer dans la ville. Dans ces territoires, les candidats ne doivent pas escamoter le débat sur la décroissance démographique ou la paupérisation de la population.

Avez-vous d’autres exemples en tête ?  

Au-delà du logement, ce raisonnement vaut aussi pour le commerce. L’augmentation du nombre de commerces n’est pas une fin en soi, mais un moyen pour développer des services à la population. De quels services leurs habitants ont besoin ? Les candidats doivent-ils privilégier l’installation d’un franchisé qui ne fera que réchauffer du pain industriel, ou venir appuyer le projet plus fragile d’un artisan qui veut se lancer ?

Cette question prend une nouvelle ampleur avec l’impératif de transition écologique, qui oblige les élus à modifier les modes de consommation sur leur territoire. La plupart contribue déjà, indirectement en tout cas, à orienter les modes de consommation – rarement de façon vertueuse sur le plan écologique et social – de leurs habitants : ici en acceptant un nouveau centre commercial, là en externalisant l’approvisionnement des cantines scolaires. Mais les collectivités sont, pour l’heure, réticentes à aller sur ce terrain, de peur de se montrer trop intrusives sur les pratiques individuelles. Rares sont les candidats prêts à politiser la question et en faire un sujet de campagne.

Les candidats ont-ils le monopole sur les sujets mis à l’agenda électoral, ou au contraire passés sous silence lors d’une campagne municipale ou intercommunale ?

Les candidats ont une responsabilité évidente, mais le choix des thématiques qui seront mises en débat au cours des prochains mois ne dépend pas uniquement du politique. La capacité des candidats à aborder ou non tel ou tel sujet conflictuel dépend étroitement de leur maturation par une diversité d’acteurs à la fois locaux et nationaux – fonctionnaires, chercheurs, consultants, journalistes, acteurs associatifs, etc. Les élus sont principalement là, en réalité, pour avaliser des rapports de force déjà existants, qui traversent et divisent la société. De ce point de vue, je suis curieux de voir comment les sociétés civiles locales vont s’emparer du défi climatique pour interpeller leurs élus.

Bien malin celui qui peut prédire la manière dont le débat sur la transition écologique prendra forme. Si les candidats des métropoles semblent se concentrer sur la réduction de la place de la voiture en ville, c’est encore l’inconnue totale dans les villes petites ou moyennes. Les élus ont compris que l’écologie ne préoccupait plus seulement des bobos mais aussi des ruraux ou des ménages populaires, mais ils ne savent pas tous comment agir.

Les associations d’élus locaux doivent-elles inciter plus fortement les candidats à aborder les sujets qui fâchent ?

Les associations d’élus ont un rôle à jouer pour mieux cadrer la façon dont les thématiques qui s’imposent pourraient être traitées. Prenez le cas de la gratuité des transports : après qu’une poignée d’élus, de militants et de journalistes ont fait émerger le sujet, les syndicats de transporteurs (GART, UTP) ont tenté d’éteindre l’incendie. Puis le Sénat et quelques associations d’élus, voyant qu’ils n’arriveraient pas à s’opposer à la publicisation de ce sujet faisant l’objet de controverses passionnées, sont parvenus à faire entendre toute sa complexité. Une fois le débat posé, de façon nuancée et pas simpliste, chaque candidat peut ensuite jouer sa carte en connaissance de cause.

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