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Prospective 23/10/2019

« Les élus locaux doivent se projeter à 10 ou 20 ans », enjoint la Société française de prospective

par Hugo Soutra
VilleMoyenne2

La feuille de route pour le mandat 2020-2026 est toute trouvée, à en croire la Société française de prospective. Les futurs élus ne devraient guère avoir d'autres choix que d'adapter localement les comportements des habitants de leurs communes, pour préparer leurs territoires à faire face aux différentes transitions, sinon crises (climatique, démographique, géopolitiques) qui attendent le monde dans les années à venir. Interview du président de la SFdP, Jean-Eric Aubert.

Les 15 et 22 mars 2020, les électeurs seront convoqués aux urnes pour choisir leurs maires. Mais, alors que la campagne électorale ne fait que commencer, la Société française de prospective a déjà une idée claire de ce à quoi devrait ressembler le futur mandat des maires et des élus intercommunaux. Et pour cause : les élus seront de plus en plus contraints à l’avenir, comme l’a démontré cette association dans « La Grande Transition de l’humanité », ouvrage coordonné par Christine Afriat et Jacques Theys, ainsi qu’au cours d’un colloque consacré à la place des territoires dans cette transition. Explications avec le président de la SFdP, Jean-Eric Aubert. 

Courrier des Maires : quels sont les grands enjeux qui attendent les élus locaux à court et moyen-terme ?

Jean-Eric Aubert : « La Terre doit affronter toute une série de transitions, sur les plans géopolitiques comme démographiques et climatiques, qui ne s’additionne pas simplement entre elles mais qui vont nous faire entrer dans une nouvelle ère. La situation n’est pas sans rappeler la période du néolithique, ou plus récemment la révolution industrielle, si ce n’est que nous avons à peu près une décennie pour adapter nos comportements, nos modes de production et de consommation, et non pas des milliers ni des centaines d’années comme nos ancêtres. »

C’est juste, mais en quoi cela concerne-t-il, concrètement, les élus locaux ?

Toutes ces transitions concernent les élus locaux, et les maires en premier chef, car elles impliquent des processus d’adaptation qui auront un impact profond dans chacun de nos territoires. Il va nous falloir inventer de nouveaux modes de vie, de logement, de transport, d’alimentation. La résilience du système global se jouera d’abord et avant tout sur notre capacité collective à absorber les chocs au niveau local. Dès lors que Bordeaux connaîtra les températures de Tunis, que la montée des mers affectera l’estuaire de la Gironde, je peux vous assurer que les conséquences pour la filière viticole, la production et l’exportation des vins, sera manifeste. Il est possible aussi que les capacités de résilience locales soient sollicitées à très court terme, en cas de crise financière violente et profonde, qui serait probablement d’ampleur bien plus grande que celle de 2008.

Les maires, attendus par toute une partie de leur population sur la gestion de problèmes de proximité, ont-ils vraiment les moyens d’impulser des projets alternatifs ?

C’est toute la difficulté, et l’intérêt, de leurs tâches. A eux de gérer les problèmes du quotidien et en même temps de se projeter à dix ou vingt ans. La responsabilité des élus devant les générations futures, c’est de rassembler différents acteurs du territoire – les entrepreneurs, les enseignants comme Madame Michu – pour co-construire un véritable projet de territoire. C’est ce qu’a été capable de faire Damien Carême à Grande-Synthe, face aux enjeux industriels et démographiques auxquels sa ville était confrontée. La démarche qu’il a impulsée est d’autant plus audacieuse qu’il s’agit de prospective du présent ! Il ne s’est pas contenté de dire « voilà ce que nous pouvons envisager à 10 ans » mais a reconverti des friches industrielles en lieu d’hébergement des migrants et construit des potagers pour favoriser la consommation locale.

C’est important d’avoir une vision prospective pour résoudre certains problèmes du territoire mais c’est encore mieux quand on arrive à la matérialiser avec des solutions adaptées au terrain. Cela ne doit pas rester une « affaire d’experts. » Nos concitoyens sont comme Saint-Thomas : ils ne croient que ce qu’ils voient. Les beaux discours sont faits pour être concrétisés.

Tous les territoires français jouent-ils à armes égales à l’aube de ces « grandes transitions » ?

J’aurai tendance à répondre : « aides-toi et le ciel t’aidera. » La prospective ne coûte pas forcément cher. Ce qui compte, c’est d’avoir la volonté d’impulser une démarche pionnière, soutenable à long-terme, ainsi que de savoir s’entourer de personnes-ressources au niveau local, et d’être prêt à en discuter collectivement. C’est pourquoi chacun peut s’engager dans une démarche de prospective et de résilience à son échelle, finalement, avec les moyens du bord. Construire un « projet de territoire » ne se fait pas, pour autant, du jour au lendemain. Cela implique de se documenter, de procéder à des études, de consulter pour faire naître une vision susceptible de se matérialiser sur le territoire, pourquoi pas de réaliser quelques voyages d’étude pour trouver des sources d’inspiration. C’est là aussi où les prospectivistes peuvent jouer un rôle d’accompagnement.

Les territoires ruraux ou ceux meurtris par la désindustrialisation doivent-ils nécessairement adapter les mêmes réponses que les métropoles ?

Chaque territoire doit trouver son propre modèle et s’adapter selon les problématiques auquel il fait face. Un petit village des Alpes-de-Haute-Provence ne va pas se connecter aux mêmes acteurs et développera des projets d’une intensité différente que ceux imaginés par une commune périurbaine du Grand Lyon ou de la métropole de Lille. Cela dit, tous les territoires doivent préparer leurs avenirs respectifs par rapport au reste. Un village du Médoc ne peut pas penser son projet de territoire indépendamment de la région viticole de Bordeaux. Pareillement, les démarches de certaines villes déshéritées doivent nécessairement s’accompagner d’investissements de l’Etat pour désenclaver les zones mal desservies, et plus généralement pour relancer l’ascenseur social.

Pourtant, les élus de villes – grandes ou petites – semblent tous raisonner autour de cette notion d’attractivité…

Il n’y a rien de surprenant à ce qu’ils tombent tous ou presque dans cette espèce de copié-collé autour du modèle de compétitivité et de développement économique… Dès lors qu’on considère le PIB comme le seul indicateur de progrès d’une société humaine, ça débouche automatiquement sur les politiques habituelles de croissance et d’attraction de l’emploi. Evidemment. Les élus qui ne projettent pas exclusivement leurs territoires sur ce seul modèle de la croissance infinie, mais qui s’intéressent également au respect de l’environnement ou à la qualité de vie, seront capables d’élargir leurs champs de conscience et de gérer les grandes transitions. Cela dit, pour l’heure, tout le monde navigue un peu dans le brouillard. Les stratégies de rupture à la recherche de modèles de développements alternatifs nécessitent un effort de connaissance et d’expérimentation.

Certains territoires se sont-ils illustrés en la matière ?

La démarche de la région Nouvelle-Aquitaine avec Acclima Terra sous la conduite du climatologue Hervé Le Treut, membre de l’Académie des sciences, est à saluer à ce titre. Un énorme travail de documentation et de consultation a été réalisé sur les conséquences du changement climatique dans la région et ce qui est envisageable au niveau des cépages, de la gestion de l’eau ou de la construction des rives de la Garonne, etc. Les acteurs publics comme privés n’auront bientôt plus d’autres choix que de s’adapter, mais vous ne pouvez pas leur demander de s’engager dans l’action sans avoir un minimum d’informations.

Que risque-t-il de se passer, sinon ?

L’expérience montre que, dans le passé, des gens se sont violemment battus pour des raisons bien plus anecdotiques. Près de la moitié des guerres dans les récentes décennies ont été causées par des situations de manques de ressources. Nous avons tendance à l’oublier parce que cela fait plus de 70 ans que la France n’a pas connu de guerre. Et aucun Français ou presque n’a vécu dans une situation de rareté ou de manque de ressources. Il va pourtant falloir s’y préparer.

Justement, la France est-elle prête ?

Non. Si nous percevions davantage les conséquences à moyen et long-terme des évolutions climatiques et environnementales qui nous attendent, cela accélérerait à coup sûr la prise de conscience. La perte de biodiversité va bouleverser tout le système agro-alimentaire mondial et ses conséquences se mesureront dans tous les territoires français. Je ne le souhaite pas forcément, mais subir davantage certains chocs – de façon pas trop excessive tout de même, soyons raisonnables… – favoriserait les réactions dont nous avons besoin, à temps. La chance de Damien Carême, si j’ose dire, c’est qu’il n’avait finalement pas vraiment le choix. S’il n’agissait pas ou n’investissait pas rapidement, son territoire se serait enfoncé dans la nasse.

Les collectivités ont-elles aujourd’hui les moyens de faire naître des modèles économiques alternatifs ?

Oui,  mais les logiques institutionnelles et économiques ne favorisent pas le changement. L’exemple de la commercialisation de la tomate de Marmande est, en cela, très intéressant. Les Halles de Rungis les achètent à un prix relativement bas aux producteurs du Lot-et-Garonne, calculé non pas en fonction de leur qualité nutritive mais du coût des tomates importées de l’autre bout de la planète. Le marché mondial de l’approvisionnement en fruits et légumes ne prend pas en compte, en effet, la valeur ajoutée des aliments ou l’empreinte carbone du commerce international. De fait, les retombées en termes d’emploi local pour Marmande se révèlent relativement faibles. Les tomates fabriquent du PIB pour la France et le monde entier, mais pas de la résilience pour le territoire.

Une réorientation des investissements publics permettrait de mettre cette production véritablement au service du territoire. Favoriser des moyens de collecte et de distribution locale, via de l’insertion et des circuits-courts, ne serait en réalité pas si compliqué. Les collectivités locales pourraient très bien faire muter ce modèle passéiste en rénovant certaines infrastructures et en subventionnant – au moins au début – une  poignée de coopératives compte tenu des avantages qui en seraient attendus sur l’emploi ou l’alimentation des habitants. Il faut analyser les choses de façon systémique, à la fois locale et globale.

Quelles postures les élus de demain doivent-ils adopter pour inventer ces coopérations gagnant-gagnantes ?

Ces dernières années, la France a beaucoup souffert des réformes de structure menées au pas de charge. La fusion des grandes régions a laissé beaucoup de traces. Elles ont créé des rivalités alors que nous avons besoin de coordination et de dialogue. L’heure devrait être à la stabilisation, à la simplification, et non pas à l’ajout de nouvelles couches institutionnelles. Aux acteurs en place de tirer le mieux possible parti du millefeuille existant actuellement. Autant que faire se peut, il me semble qu’on gagnerait à appliquer systématiquement le principe de subsidiarité au profit de l’échelon local.

Les élus auront-ils alors la main sur tout, disposeront-ils de toutes les marges de manœuvre nécessaires pour adapter profondément nos modes de vies ?

C’est parce que le temps presse et que la multiplication des crises menace, que l’Etat doit créer les conditions de la résilience locale. Quels mécanismes adéquats permettra de favoriser les initiatives et les investissements visant à adapter nos sociétés aux grandes transitions ? Il faut y réfléchir sans tarder. Les élus volontaires doivent disposer des moyens de faire de la veille et collecter de l’information, la puissance publique doit les inciter à coopérer davantage entre eux, en leur offrant de la souplesse et de la liberté. Nous avons besoin d’une prise de conscience à tous les niveaux : local, régional, national, européen. Peut-être serait-il temps de revoir les règles de concurrence néfastes qui bloquent un certain nombre de projets de résilience locale. Je crois beaucoup aux capacités d’adaptation des élus si on leur donne les moyens de le faire.

Si chaque bassin de vie ne mène pas sa propre auto-analyse, il risque de se voir imposer un plan unique de sortie de crise au niveau national, qui ne soit pas adapté à ses spécificités locales et qui risque de ne pas entraîner les populations locales.

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