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Services publics 11/06/2019

« Les inégalités territoriales sont avant tout des inégalités sociales »

par Hugo Soutra
Portrait Louis Maurin ObsIneg

Revenus, éducation, logement, emploi, modes de vie... L'édition 2019 du rapport sur les inégalités en France dresse un état des lieux complet des nombreux écarts séparant encore les Français selon leurs milieux sociaux, qu'ils soient hommes ou femmes, jeunes ou âgés, enfants de cadres ou d'ouvriers, riches ou pauvres, immigrés ou non, etc. Par ses chiffres et ses analyses, l’Observatoire des inégalités offre une véritable mine d'information aux décideurs publics et aux élus locaux. Son directeur, Louis Maurin, les met toutefois en garde contre le glissement de la question sociale à la question territoriale.

Traditionnellement mesuré dans ses analyses, l’Observatoire des inégalités n’en reste pas moins alarmiste compte tenu du contexte politique bouillant dans lequel la France est plongée depuis l’automne 2018 avec le mouvement des gilets jaunes. Louis Maurin et Anne Brunner pointent la responsabilité de l’Etat face à l’ampleur des inégalités, mais aussi l’insuffisance des leviers et des outils aux mains des élus pour y remédier concrètement. Surtout, au gré de nombreux indicateurs agrémentées de ses réflexions, les deux chercheurs de l’Observatoire insistent sur l’urgence de réagir, et d’agir collectivement, pour faire face à la montée des populismes, afin d’éviter une remise en cause de notre démocratie et du système redistributif français.

La baisse de l’impôt sur la fortune et l’allègement de l’imposition des revenus financiers dont ont profité les plus aisés, pendant que les pauvres voyaient dans le même temps leurs APL diminuées, ont-ils fait exploser les inégalités ?

Louis Maurin : Je pourrais vous répondre par l’affirmative et espérer ainsi élargir mon audience, sauf que l’Observatoire des inégalités ne fait pas de marketing pas plus qu’il ne mène un travail partisan. Les données sur lesquelles nos analysent reposent étant celles de l’Insee, qui datent pour la plupart de 2016, il est trop tôt pour vous répondre sur l’impact concret de ces mesures.
Par contre, une chose est sûre : nous ne sommes plus dans une période de très forte croissance des inégalités de revenus comme c’était le cas dans les années 2000. Les quelques mesures favorables aux catégories modestes prises à la fin du quinquennat Sarkozy puis sous la mandature de François Hollande, la baisse du chômage et plus récemment la hausse de la prime d’activité, l’augmentation du minimum vieillesse et de l’allocation adultes handicapés par Emmanuel Macron expliquent cette stabilisation.

La France dépense globalement un « pognon de dingue » mais notre système redistributif permet par exemple de diviser par deux le nombre de familles monoparentales sous le taux de pauvreté. Il évite à des milliers de familles de dormir à la rue. Notre modèle social peut évidemment être critiqué et amélioré, mais il fonctionne mieux qu’ailleurs dans bien des domaines. Prenons garde à ne pas le détruire.

Est-ce à dire que les politiques font suffisamment d’efforts pour réduire les inégalités ?

Non : les inégalités se sont stabilisées au cours des dernières années, mais les écarts de revenus entre les 10% des plus riches et les 10% plus pauvres se sont bel et bien accrus sur le temps long. Il y a un grand écart entre les discours de l’actuel président de la République, et ses actes sur le terrain. Son diagnostic sur l’existence d’« inégalités de destin » est bon, mais quelles mesures a-t-il pris, concrètement pour régler ce problème ?

Les politiques publiques mises en place pour atténuer les inégalités scolaires, par exemple, ne sont clairement pas à la hauteur. Diminuer les effectifs des classes de CP et CE1 dans les écoles de l’éducation prioritaire va dans le bon sens mais cela ne touche qu’un quart des enfants défavorisés. C’est très bien d’écoper le bateau qui prend l’eau, mais il faudrait aussi penser à réparer la coque : notre système éducatif a besoin de changer ses pratiques..

Les élus locaux trouvent-ils davantage grâce à vos yeux ?

Heureusement, beaucoup de collectivités écopent sur le bateau « Education nationale » aux côtés du gouvernement. Les associations d’aide et de soutien aux devoirs comme celles luttant contre le décrochage scolaire qu’elles financent permettent à des enfants de chômeurs, d’employés ou d’ouvriers de s’en sortir. Mais les marges de manœuvre des élus s’avèrent très limitées. Leurs bonnes pratiques ne dispensent pas d’une réforme du système scolaire français dans sa globalité, qui prend prioritairement soin des jeunes bien nés. Sans compter, il faut bien le reconnaître, que toute une partie des élus se révèlent assez peu sensibles à la question sociale et au soutien des ménages les plus défavorisés.

Le fait d’être sur le terrain, en prise avec les réalités sociales, ne les pousse-t-il pas à se montrer plus volontaristes que l’Etat central dans la lutte contre les inégalités ?…

Certes : un grand nombre de maires, de gauche comme de droite, ont construit des logements sociaux pour accueillir des catégories populaires dans leurs villes. Mais à côté de cette réalité, il existe toujours des élus qui privilégient l’entre-soi et s’efforcent que leur parc de logements reste inaccessible aux ménages très pauvres, entre autres dans l’ouest parisien…

Les villes les plus « inégalitaires » ne sont donc pas toujours celles que l’on croit ?

Il faut être prudent : une ville « inégalitaire » est une ville où il y a des pauvres et des riches. Notre classement dans ce domaine n’est pas stigmatisant en soi. Ce qui doit inquiéter, c’est la ségrégation plus que le niveau des écarts de revenus. qui peuvent signaler des territoires caractérisés par une forte mixité, contrairement à certains « ghettos de riches » socialement très homogènes. Il ne faut pas porter un regard trop simpliste sur cette question territoriale.

A entendre certains, la crise des gilets jaunes confirmerait l’ampleur des inégalités séparant une France périphérique d’une France urbaine, celle des métropoles. Est-ce un raccourci trop simpliste ?

Méfions-nous de la « gilets-jaunologie » et des facilités médiatiques. Ne caricaturons pas cette révolte d’une France moyenne et populaire comme celle d’un soi-disant monde périurbain et rural homogène en lutte contre les grands centres urbains qui seraient par définition tous aisés. Cela fait vingt ans que nous alertons sur les tensions sociales extrêmement fortes qui rongent les classes populaires et une partie des classes moyennes.

Plus que leurs lieux de vies, les Français qui ont fait irruption sur les ronds-points fin 2018 – majoritairement des ouvriers et des employés – partagent surtout la même appartenance sociale, des niveaux de revenus et de diplômes semblables. Plus de 8 millions de Français, soit un adulte sur quatre, sont en mal-emploi, c’est-à-dire qu’ils n’arrivent pas à trouver la stabilité de l’emploi à laquelle ils aspirent.

Où vit cette France populaire, aujourd’hui, en France ?

J’aurai tendance à dire un peu partout, mais la majorité est concentrée dans les grandes villes et leurs couronnes proches ! La France en difficulté sociale est d’abord une France urbaine. 200 000 pauvres vivent dans la seule ville de Marseille, les deux villes les plus pauvres de France (45% de leur population) – Aubervilliers et Grigny – représentent l’équivalent de toute la population de la Creuse, rendez-vous compte !
Dans le Cantal, en comparaison, on dénombre 19 000 personnes sous le seuil de pauvreté – autant qu’à Nanterre -, un chiffre qu’il ne faut pas relativiser pour autant lorsqu’on le rapporte à la population de ce département, 143 000 habitants. Il existe bien une pauvreté structurelle, aussi, dans les campagnes.

Et si un certain nombre de ménages aisés ont trouvé refuge dans le périurbain, notamment les communes de l’ouest parisien dont on vient de parler, des classes populaires voire moyennes n’ayant pas les garanties que peuvent avoir les couches les plus favorisées de la société s’y sont également installés, et sont susceptibles de se retrouver en grande précarité en cas d’accidents de la vie (séparation, chômage, maladie grave). C’est un phénomène particulièrement visible dans les franges de la métropole bordelaise.

Les acteurs publics locaux ne semblent plus avoir que le mot « inégalités territoriales » à la bouche, aujourd’hui. Comment observez-vous ce glissement de la question sociale à la question territoriale ?

Parler d’inégalités sociales, c’est mettre le doigt sur la hiérarchie sociale et le système de domination, c’est risqué. Vous ferez moins peur en ciblant les inégalités territoriales… Attention: l’espace et l’évolution dans le temps sont des éléments dont nous avons besoin pour comprendre les inégalités, mais ce ne sont pas des facteurs explicatifs en tant que tels. Ce n’est pas le territoire qui explique les nombreuses différences de modes de vies entre urbains et ruraux, c’est surtout l’appartenance sociale des populations qui y vivent. Les inégalités territoriales de réussite scolaire ou de santé sont avant tout des inégalités sociales ! L’élément majeur d’explication des inégalités de santé, c’est le social, c’est le fait de travailler dur – à la chaîne avec de fortes cadences ou avec des normes de production à la journée –, bien plus que le territoire de résidence.

Les prochaines élections municipales risquent, selon moi, d’être très douloureuses. Une grande partie du personnel politique local va être « dégagé » en 2020 du fait de cette mauvaise compréhension des inégalités. Et ce quand bien même le niveau d’inégalités dans certaines villes du sud de la France tient parfois à des raisons historiques et ne peut leur être imputé. Ce ne sont pas les maires qui créent de l’emploi ni luttent contre la désindustrialisation bien sûr, mais le sentiment grimpe parmi nos concitoyens se retrouvant au chômage qu’ils ne s’occupent pas de toute une partie de la population. Ils sont souvent le dernier recours.

Face à ces difficultés sociales devant lesquelles nombre d’élus locaux semblent démunis, vous dénoncez la démagogie d’un certain nombre de discours de responsables politiques nationaux…

A droite (surtout) de l’échiquier politique, on cible les « assistés » qui vivent aux crochets de la société, et les immigrés qui « menacent l’identité française » et « prennent le travail » des natifs. Certains politiques devraient franchement avoir honte. Comme si 7% d’étrangers – dont 40% d’Européens – pouvaient menacer l’identité et l’emploi des 93% restants ; comme si les assistés n’étaient pas d’abord les super-riches qui profitent de manière insolente de niches fiscales, qui vivent d’abondantes retraites ou de rentes indécentes.
Mais il existe aussi une forme de démagogie à gauche (surtout), où l’on se fait plaisir en ciblant les 1% des Français les plus aisés. La plupart des ménages riches se travestissent en classes moyennes dites « supérieures » pour maintenir leur domination en se donnant bonne conscience, pour mieux se défausser de l’effort de solidarité sur le haut de la hiérarchie.

Ces deux discours ne se valent évidemment pas, mais aucun, assurément, n’aide à prendre conscience du fossé séparant la France qui gagne de la France moyenne et populaire qu’elle méprise, de l’urgence à combler ces écarts pour éviter que notre démocratie bascule aux mains d’un pouvoir autoritaire et populiste.

Références

« Rapport sur les inégalités en France » - édition 2019

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