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Cohésion sociale 15/04/2019

« Face à une société qui s’archipellise, difficile de faire émerger des thèmes partagés »

par Emilie Denètre
Jérôme Fourquet, directeur du département « opinions et stratégies » à l’Ifop © JF

Directeur du département « opinions et stratégies » à l’IFOP, Jérôme Fourquet vient de remporter le prix du livre politique 2019 avec « L’archipel français, naissance d’une nation multiple et divisée », paru aux éditions du Seuil. Dans cet ouvrage sociologique, il dresse le portrait d’une France fragmentée composée d’îles et d’îlots qui ne cessent de s’éloigner les uns des autres. Un diagnostic qui impacte nécessairement la conduite des affaires publiques et interroge également sur ce qui peut encore créer un avenir commun, alors que le chef de l'Etat doit dessiner cet horizon au lendemain du grand débat...

Courrier des maires : dans votre livre, vous évoquez « l’archipellisation » de la France. Que recouvre cette image ? Quels seraient les îles et îlots qui composent, selon vous, la France de 2019 ?

Jérôme Fourquet : L’objet de cette enquête était de se livrer à un diagnostic de l’état de la société française. Au terme de ce long travail, l’image qui nous est venue à l’esprit et qui correspondait le mieux à ce que nous avions découvert était celle de l’archipel, c’est-à-dire une constellation d‘îles et ilots, qui ont en commun un certain nombre de caractéristiques et entretiennent des relations, mais qui sont séparés. Les îles et les îlots peuvent être très nombreux et de tailles différentes. Sans idéaliser un temps passé et révolu, dans laquelle notre société aurait été homogène – ce qui n’a jamais été le cas – on peut néanmoins constater que le degré de fragmentation ou d’archipellisation de la société française est sans précédent.

Alors, comment en sommes-nous arrivés là ? Par une série de processus qui ont vu les grandes matrices unificatrices soit se disloquer, soit s’éroder très fortement en l’espace de quatre ou cinq décennies seulement. Ce processus de dislocation des matrices unificatrices a donc eu comme point d’arrivée la constitution d’îles et d’îlots. Toute une partie du livre traite de la déchristianisation, mais les catholiques existent encore dans la population française, 6 % des Français déclarent ainsi aller à la messe tous les dimanches. On a aussi vu leur mobilisation au moment de la Manif pour tous et on peut dire que cette population catholique constitue aujourd’hui une île de la société française.

De la même manière le ciment communiste qui a structuré tout une partie de la société française depuis l’après-guerre jusque dans les années 80 a laissé la place à un certain nombre d’îlots communistes, qui sont autant de municipalités avec une culture communiste locale et un électorat.

Vous évoquez également un autre « ilôt », celui des élites…

C’est un autre groupe d’îles, qui serait composé par les élites définies par le prisme du niveau éducatif (bac + 2). Ce groupe pèse entre 15 à 20 % de la population française et est concentré dans un certain nombre de territoires bien déterminés, c’est-à-dire à grands traits le cœur des grandes métropoles. Cette population est entrée dans un processus de sécession vis-à-vis des autres groupes sociaux. De manière consciente ou inconsciente, ces élites semblent en effet manifester moins d’attention vis-à-vis du reste de la société, ses membres ayant l’illusion, de par leur nombre, que la société est à leur image : ce qui est faux !

En parallèle, les catégories populaires – qui forment également une île dans l’archipel français – semblent être entrées dans un processus d’autonomisation. Ces dernières ne regardent plus le sommet de la pyramide sociale comme un modèle à suivre mais plus comme un ennemi à combattre ou dont il faudrait se méfier. On pourrait ainsi décliner d’autres exemples, mais ce qui est certain c’est les lignes de fractures sont multiples et touchent également l’intérieur des îles et îlots, qui sont aussi parfois fragmentés.

Au regard de cette fragmentation, quelles sont les conséquences pour les élus, notamment locaux, dans la conduite des affaires publiques ?

Je m’appuierai sur le premier élu de France, Emmanuel Macron, actuellement en phase de restitution du grand débat, et qui se trouve confronté à cette fragmentation. Il y a quelques jours il a noté que les doléances faites au cours du grand débat étaient très hétérogènes et qu’il ne pourrait pas apporter 66 millions de réponses ! À partir du moment où l’on a une société qui s’archipellise et s’individualise, il devient de plus en plus compliqué pour le système politique de faire émerger des doléances communes partagées par un certain nombre suffisant de citoyens. C’est la première conséquence que je vois, la difficulté de faire coaguler des groupes autour de thèmes ou d’idées partagées.

Le deuxième constat qui apparaît, c’est la tentation pour le Politique de ne répondre qu’à tel ou tel groupe de l’archipel. Des gens très cyniques pourraient dire que ce risque est aussi vieux que la politique. Mais sans être naïf, je pense que ce phénomène ne peut que s’accentuer avec des électorats de plus en plus fragmentés.

Faites-vous le lien entre les différentes enquêtes sorties cet hiver autour du malaise des maires face au citoyen-consommateur et votre travail ?

Oui, car la dislocation des différentes matrices unificatrices ne s’est pas faite toute seule et le principe actif – c’est à dire la force – qui a fait imploser toutes ces matrices, c’est l’individualisme. Cette montée en puissance de l’individualisme, qui fait que l’on s’affranchit que son église, de son parti, est partagée par toutes les démocraties modernes. Mais on voit bien que l’on arrive désormais à des extrémités qui deviennent très compliquées à gérer.

Et tout maire à la tête d’une commune de plusieurs milliers d’habitants est confronté à cela au quotidien, avec en face de lui un véritable laboratoire d’expérimentation.

Malgré cette fragmentation de notre société, existe-t-il encore de l’espoir de trouver des thèmes structurants qui font sens ?

C’est une question que je me suis posée : existe-t-il aujourd’hui des grands discours, des visions du monde, des matrices qui permettraient de recréer du commun entre les différentes îles et îlots – ou à défaut des bouts d’îles et îlots – de l’archipel français ?

On peut faire l’hypothèse que le discours sur la nécessaire transition écologique de la société française pourrait permettre de récréer un horizon commun, à condition bien sûr qu’il y ait des figures pour incarner ce projet ainsi que des politiques pensées de manière concrète et faisant sens.

Pourquoi ce thème en particulier ? Parce qu’il nous concerne tous ? Qu’il pourrait permettre de dépasser nos individualismes ?

Oui, car tout le monde est concerné, ceux qui habitent dans des métropoles, ou dans le périurbain, pauvres comme riches. Et c’est souvent face à une menace que l’on se soude. Là, s’il n’y a pas un ennemi à identifier physiquement, mais c’est tout de même une menace très concrète pour toute notre société. Je crois aussi que cette transition écologique ne touche pas qu’un seul compartiment de la vie sociale, il faut repenser nos déplacements, nos logements, notre alimentation, notre production, et je pense que cet aspect « global » du défi serait de nature à créer une force d’entraînement assez forte. Enfin – et en toute objectivité- je ne vois par ailleurs aucun autre thème unificateur… en tout cas pour le moment.

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  1. Bonjour

    Je suggère un autre thème de cette envergure:

    Comment nous, humains, pouvons nous entr’aider pour vivre dans nos dimensions verticales (aspiration à plus grand que soi) et horizontale (relations sociales) nos différentes composantes, physiques, intellectuelles, spirituelles

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