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Portrait 20/03/2019

Eric Menassi, maire de Trèbes et casque bleu de la République

par Hugo Soutra
Eric Menassi, maire (PS) de Trèbes depuis 2014. © Mairie de Trèbes

A la tête d’un village de 5600 habitants victime successivement d’un attentat terroriste puis d’inondations meurtrières en 2018, Eric Menassi s’est fait connaître bien malgré lui. Alors que la vie reprend aujourd'hui progressivement son cours à Trèbes, son maire (PS) sera fait chevalier de la Légion d'honneur, ce mercredi à l'Elysée. Sur le terrain, il s'attèle avec les pouvoirs publics locaux à une profonde mutation du territoire, à la fois sur le plan urbain et social. Non sans risques.

Deux fois l’année dernière, Trèbes a fait la une des journaux nationaux après avoir été victime d’un drame tragique. D’abord le 23 mars, quand un fanatique élevé à Carcassonne ayant fait allégeance à Daech tua quatre personnes – dont le gendarme Arnaud Beltrame -, dans une attaque terroriste. Puis sept mois plus tard, dans la nuit du 14 au 15 octobre, suite à une crue hors normes de l’Aude. Le village a été dévasté. Sept Trébéens ont perdu la vie.

« Ces moments terribles ont laissé des traces indélébiles sur notre commune – transformée en véritable théâtre de guerre, deux fois à quelques mois d’intervalle. Vous ne pouvez pas en sortir indemne… » confie ému, son maire Eric Menassi (PS), avant de se reprendre aussitôt :« je n’ai pas le droit de baisser les bras. Mon boulot, c’est d’aider ma population à aller de l’avant. » Si les édiles de France ont appris à le connaître par la force des choses et multiplient depuis les hommages à son endroit, très peu connaissent en réalité ce fonctionnaire de 52 ans. Et ils sont encore moins nombreux à avoir conscience des défis périlleux qui l’attendent encore.

Un village secoué par de vives tensions socio-urbaines

Successeur d’Eric Menassi à la tête du Trèbes Football Club, Jean-Louis Sié se montre malgré tout confiant. « Je n’ai pas été surpris de voir cet homme qui a l’habitude de transformer tout ce qu’il touche se décider à prendre les rênes de la ville en 2014. Après avoir déjà fait grandir le club, il refusait de voir Trèbes végéter plus longtemps. Tant mieux pour la ville ! Ces derniers mois, je crois pouvoir dire que nous, les habitants, ont été rassurés de sentir qu’il y avait une telle personnalité à la mairie ». Alain Thirion, préfet de l’Aude, complète : « Ces épisodes douloureux ont révélé toutes les forces d’Eric Menassi. Il aurait pu s’effondrer mais a montré, au contraire, le grand républicain qu’il était. Son engagement est peut-être, aujourd’hui, encore plus fort qu’il ne l’était, hier. A l’image de leur maire, la population locale s’est comportée depuis avec beaucoup de dignité. »

Pour bien saisir la portée de toutes ces louanges, il ne faut pas se laisser illusionner par l’image bucolique que pouvait renvoyer jusqu’à peu les cartes postales du vieux Trèbes, bordé par les courants de l’Aude et une jolie portion du Canal du Midi. Il faut prendre son calendrier et remonter le temps, bien avant l’éprouvante année 2018. A la fin des années 1960, le boom démographique et la crise du logement ont fait émerger des « petits ensembles » de l’autre côté du rivage de l’Aude, rapidement concurrencés par des pavillons s’étalant à perte de vue. L’entre-soi est progressivement devenu la norme, dans cette cité de l’Aiguille où sont aujourd’hui concentrées les familles pauvres issues de l’immigration, comme dans les lotissements en périphérie où vivent les classes moyennes plus ou moins précaires, redoutant un déclassement social. Pour ne rien arranger, la petite délinquance a fait son apparition au milieu des années 2000, servant ainsi de carburant au Rassemblement national (RN), relatent le géographe Sylvain Manternach et le sondeur Jérôme Fourquet dans un article « Trèbes, un village français » récemment paru dans la revue Hérodote.

Beaucoup de solidarité… et un peu de ressentiment

En 2014, « après 25 ans de règne » selon les mots du nouveau maire, Claude Banis (DVD) décide de ne pas se représenter. Il n’a pas de successeur désigné. Ancien employé de la commune et alors fonctionnaire de catégorie B au conseil départemental de l’Aude, le socialiste Eric Menassi ravit l’hôtel de ville dès sa première candidature, au terme d’un véritable western électoral. Un sacerdoce, apprendra-t-il rapidement au regard de la situation politique et financière de la commune qui l’oblige à renier une de ses promesses de campagne. En 2015, il augmente les impôts locaux afin de s’octroyer des marges de manoeuvre et pouvoir agir au cours de son mandat. Depuis, la pression n’est pas franchement retombée : le climat politique s’avère toujours aussi tendu que lors des précédentes élections.

Pour autant, donc, et c’est à souligner comme le fait volontiers le préfet de l’Aude, Trèbes ne s’est donc pas embrasée à l’issue des douloureux événements. Pas pour l’instant, du moins, si l’on excepte toutefois les tags quasi-permanents sur la permanence du Rassemblement national – devenu la première force d’opposition du conseil municipal – et le jet d’un cocktail molotov, en début d’année, contre le domicile personnel d’Eric Menassi… « L’attentat puis les inondations ont donné lieu à un formidable élan de solidarité. Mais il y aura un avant et un après 2018, jure Christophe Barthès. D’autant plus si les pouvoirs publics restent mutiques quant à leurs responsabilités probables dans les morts liées aux inondations », tance, sans vergogne, ce leader de l’extrême droite locale, élu conseiller régional (RN) d’Occitanie fin 2015 après avoir échoué de peu à intégrer l’assemblée départementale.

De l’urgence humanitaire à la reconstruction

Face à l’ampleur des dégâts humains comme matériels, les services de l’Etat et les collectivités territoriales (région, département, agglomération) continuent de faire bloc. Encore aujourd’hui. Après la gestion de crise, ils accompagnent tant bien que mal les familles meurtries et commencent à panser les plaies de la commune – via de l’ingénierie mais aussi des cofinancements. Vice-président de Carcassonne Agglomération, Eric Menassi peut également compter sur le soutien de Régis Banquet, ex-président lui aussi d’un club de football voisin et surtout patron PS de l’interco : « des zones constructibles aux déplacements domicile-travail en passant par le brassage des différentes populations, il faut repenser le territoire de A à Z. Le vivre-ensemble ne se décrète pas, il se fabrique. Nous devons refondre nos politiques d’aménagement, de développement économique, de mobilités, de cohésion pour faire changer les mentalités à long terme ».

Pressé d’enlever ses costumes de sauveteur et d’assistant social pour se glisser à nouveau dans les habits de l’urbaniste, Menassi n’y voit rien à y redire : « l’Etat nous interdit, et je m’y refuse, de reconstruire l’Ehpad et la piscine à l’identique, sur place. Après la rénovation des voiries visant à réduire la place des voitures, rendre le centre-bourg aux piétons et ainsi le dynamiser, nous inaugurerons la place de la République à la place d’un ancien parking devant la mairie. Il nous faudra encore désenclaver l’Aiguille, réviser la carte scolaire, reconstruire les équipements publics et restructurer les Hauts de Trèbes. Il est toujours plus facile de ne rien faire que d’oser, mais à nous de porter une vision politique du développement de notre territoire sans avoir peur de bousculer les idées reçues », assume l’enfant du village.

Un projet de transformation – et d’émancipation – qui fait débat

De l’audace, il lui en faudra justement pour bâtir cette digue mettant Trèbes à l’abri des eaux, mais aussi des tensions sociales et politiques. Car, au désarroi légitime des familles de victimes se mêlent les crispations d’une partie des habitants, autant gênés par les travaux à répétition que par ses ambitions politiques. « A-t-on besoin de tels projets de prestige ? Les Trébéens en ont marre que ce maire mégalomane, après avoir fait flamber nos feuilles d’impôt, se serve de ces tragédies pour instaurer son modèle de société », fustige l’ennemi N°1, Christophe Barthès, également président de l’Association des sinistrés.

Le maire, qui a grandi dans une maison voisine de son opposant, redoute que le RN utilise demain cette rancœur comme marchepied. « Entre l’attentat islamiste frappant au cœur la France profonde et les inondations meurtrières résultant de l’urbanisation anarchique de nos campagnes, le RN n’a plus besoin de coller d’affiches… Je ne céderai pas aux petits calculs politiciens et ne leur ferai pas de concession, pour autant », prévient Eric Menassi, qui ne compte pas renoncer de sitôt à ses velléités de transformation. « Si j’ai pu douter après les attentats, j’ai su que je serai candidat à un second mandat au lendemain des inondations. Il y a tellement de choses à faire, à terminer », justifie celui qui s’est engagé en politique pour tenter de relancer l’ascenseur social. Parviendra-t-il à ramener durablement la paix sur Trèbes ? Nul ne le sait encore.

Références

SA BIO EN DATES

2014 : adhérent au PS depuis 2003, Eric Menassi remporte sa première élection et devient maire de Trèbes.
2010 : l’ex-éducateur sportif devient président du Trèbes Football Club. Il le restera jusqu’en 2013.
1989 : fonctionnaire territorial, il intègre la mairie de Trèbes avant de travailler dès 2002 pour le conseil départemental.
1967 : naissance à Carcassonne. Eric Menassi grandit à Trèbes.

 

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