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Démocratie 27/03/2019

« Un candidat aux municipales peut dépendre financièrement d’une dizaine de donateurs »

par Hugo Soutra
Julia Cagé © Fayard

Qui paie gagne. Contrairement aux idées reçues, le chéquier compte toujours plus que les idées en politique. En auscultant l’influence de l’argent privé dans le fonctionnement des partis et des campagnes électorales, l’économiste à Science Po Paris, Julia Cagén a découvert de nombreuses anomalies démocratiques. Sur le plan international, en France comme au niveau local.

Dans « Le Prix de la démocratie », Julia Cagé s’intéresse au poids et à l’influence de l’argent privé dans les démocraties occidentales. Sa réflexion, à la croisée de la science politique, de l’économie et de l’histoire, s’attarde notamment sur le financement des élections locales, municipales et législatives, tout aussi sujet à caution que les levées de fond organisés dans le cadre des scrutins nationaux. Elle multiplie les propositions pour tenter d’assainir à moindre coût nos systèmes démocratiques.

En quoi l’argent corrompt-il, selon vous, le débat démocratique ?

L’argent n’est pas un problème en soi : élus comme chercheurs conviennent tous que la démocratie a un coût, et que les candidats doivent être financés pour aller à la rencontre des citoyens. Mais qui finance les partis politiques et les campagnes électorales, à hauteur de combien et avec quelles conséquences ? Le fait que les plus grands donateurs soient les citoyens les plus fortunés devrait nous interroger. Ce biais confère aux Français les plus aisés plus de poids qu’ils ne sont censés en avoir.

Les risques de capture du personnel politique par les intérêts privés n’ont-ils pas été réduits ?

Le système de financement de la démocratie est sans doute meilleur aujourd’hui qu’il ne l’était au milieu des années 1980. Plusieurs lois ont été votées. L’époque des dessous-de-table est ainsi révolue. Depuis 1995, les entreprises ont également interdiction de financer des partis politiques comme des campagnes électorales.

Les avancées de la régulation n’en rendent pas moins problématique l’influence disproportionnée que peut acquérir une infime part de citoyens aux yeux des hommes ou femmes politiques. Prenez une campagne pour les municipales, qui coûte en moyenne quelques dizaines de milliers d’euros. Les dons étant « limités » à 4600 euros par personne, un candidat peut dépendre, en théorie, d’à peine une dizaine de personnes pour partir à la conquête d’une mairie. Les mêmes causes produisent les mêmes conséquences, au niveau national comme local.

Ces levées de fonds auront-elles une incidence sur le résultat du prochain scrutin municipal ?

Bien sûr ! Nos calculs montrent que plus vous dépensez d’argent lors de votre campagne, plus vous glanez de voix. Cela dit, une dépense élevée n’implique pas automatiquement une garantie absolue de victoire, victoire qui tient également à la démographie et la sociologie du territoire, à la popularité des partis et aux tendances nationales qui influent lors des élections locales.

L’argent compte en politique, mais à condition de l’investir sur le bon cheval. Tout dépend, enfin, de la façon dont vous faites campagne, du succès de vos réunions publiques ou des porte-à-porte réalisés tantôt pour inciter les gens à s’inscrire sur les listes électorales, d’autrefois pour faire basculer les électeurs indécis.

Voilà pour les candidats. Quels effets cela produit-il, maintenant, sur notre démocratie ?

Faute de transparence, contrairement à ce qui se pratique en Allemagne où l’identité des donateurs est rendue publique, les citoyens français ne savent pas quels intérêts privés financent leurs partis politiques et leurs candidats. Les journalistes ne peuvent pas vérifier que ces dons ne créent pas de conflits d’intérêts, comme dans les années 1990 lorsque les plus gros financeurs de la démocratie française n’étaient autre que des entreprises du BTP et de services dépendant de la commande publique : Bouygues, Lyonnaise des Eaux, etc. Car, oui, l’argent a des effets sur le choix des politiques publiques qui sont menées par la suite.

En outre, l’accès au financement a également un impact énorme sur la sociologie des candidats, et in fine l’homogénéité des futurs élus. Un avocat ou un médecin peut généralement avancer l’argent, trouver une banque ou mobiliser des dons privés pour financer sa campagne municipale ou législative. C’est moins le cas d’une caissière ayant un enfant à charge, qui a rarement d’apport personnel et à laquelle aucune banque ne souhaitera prêter.

Pour autant, la France n’est plus une démocratie censitaire, et n’est pas encore devenue un régime ploutocratique…

Lorsque je dis que notre système, qui prétend donner à chacun le même poids dans le jeu démocratique, est hypocrite, je n’accuse personne en particulier. Je souligne simplement l’insuffisance des règles de financement de la démocratie française. Nous nous sentons protégés par rapport aux dérives que l’on peut observer aux Etats-Unis, mais nous ne le devrions pas ! Si rien n’est fait, l’influence de l’argent privé sur notre vie politique risque d’aggraver la crise démocratique que nous connaissons déjà aujourd’hui.

Que préconisez-vous afin de pouvoir définir de nouveau, demain, la démocratie comme « une personne = une voix » ?

A court-terme, le minimum serait de révéler l’identité des donateurs privés et leurs récipiendaires. Pourquoi les candidats recevant des dons de 500 euros ou plus, par exemple, ne s’engageraient-ils pas à publier les noms de leurs financeurs ? Cela permettrait de rétablir un lien de confiance entre les citoyens et leurs élus.

Il nous faudra, ensuite, repenser un financement public généreux de notre démocratie si nous souhaitons réduire l’influence de l’argent privé. Les dons pourraient, par exemple, être limités à 200 euros par personne afin de limiter l’influence des grandes fortunes. L’ensemble des citoyens pourraient en parallèle allouer, au parti de son choix, 7 euros remboursés par l’Etat à travers des « Bons pour l’égalité démocratique. » Peut-être serait-il bon, aussi, de déterrer le projet de « Banque de la démocratie » consistant à ce que les pouvoirs publics avancent l’argent qui sera in fine remboursé par l’Etat, plutôt que de forcer les « petits candidats » à se tourner vers les banques privées.

De telles réformes sont-elles applicables, sincèrement, en pleine crise des gilets jaunes ?

Il ne faut pas dépenser moins pour notre vie politique, mais je ne demande pas forcément de dépenser plus pour autant, plutôt de dépenser mieux. Encore une fois, le problème que met en lumière mon enquête n’est pas le coût de notre démocratie mais l’influence qu’a aujourd’hui l’argent privé des plus fortunés sur nos partis et personnalités politiques, sur nos institutions. Il faut mettre fin à certaines dérives, comme les réductions fiscales accordées aux donateurs qui revient de fait à subventionner leurs préférences idéologiques.

S’il n’y a pas de sursaut, demain, je crains que la majorité de nos concitoyens refusent justement de financer les partis politiques ou les campagnes des candidats avec l’argent de leurs impôts à l’avenir. Ce risque existe, oui, et ce serait dramatique. Car si les Français ne veulent plus payer pour leur démocratie, ils ne peuvent pas s’étonner que d’autres le fassent pour eux, non sans arrière-pensées…

Chiffres Clés

SA BIO

  • 2018 

Publie son livre « Le Prix de la démocratie », éd. Fayard.2016

Devient chercheuse associée au Laboratoire interdisciplinaire d’évaluation des politiques publiques.

  • 2015

 Publie son premier livre « Sauver les médias », éd.du Seuil.

  • 2014

Diplômée de Harvard, après avoir été formée à l’Ecole normale supérieure puis à l’Ecole d’économie de Paris.

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