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Grand débat national 07/02/2019

Petit village, grand débat et gros enjeux

par Emilie Denètre
"Grand débat national", salle de La Forêt Sainte Croix © Emilie Denêtre

Les maires ruraux de l’Essonne ont décidé d’organiser une série de quatre débats dans le sud du département, pour faire vivre sur leur territoire cet exercice inédit de "démocratie participative". Mercredi 6 février, c’est le petit bourg de La Forêt Sainte Croix (167 habitants) qui accueillait les débats. Le thème de la soirée, «l’organisation de l’État et des services publics », a finalement été débordé par les questions de justice fiscale et sociale. Reportage.

La Forêt Sainte Croix se situe à une dizaine de kilomètres d’Etampes, au sud de l’Essonne, au sud de Paris et de l’Ile-de-France. Dans ce petit bourg très rural (167 habitants), fait de jolies maisons en pierres apparentes aux tons gris, la voiture est un bien aussi indispensable que coûteux. Ici comme dans de nombreux territoires périurbains ou ruraux en province, la « bagnole » sert pour aller faire les courses, aller chez le médecin, emmener les enfants à l’école mais surtout rallier la gare RER d’Étampes pour aller travailler dans la capitale.

La crise sociale et démocratique que nous traversons, révélée par le mouvement des « gilets jaunes », est donc aussi prégnant à La Forêt-Sainte-Croix, village périurbain d’Ile-de-France ! C’est pour cela, que les maires ruraux de l’Essonne, qui se définissent comme des « maires facilitateurs », ont tenu à organiser cette série de quatre débats, dans quatre villages du territoire, afin de permettre à tous ceux qui le souhaitaient de pouvoir s’exprimer au plus près de chez eux. Ce mercredi soir, c’est donc Guy Crosnier qui reçoit « fier de recevoir ce Grand débat dans [sa] petite commune ».

Un paperboard, des post-it et du pouvoir d’achat

© Emilie Denêtre « Grand débat national », salle de La Forêt Sainte Croix

Dans la salle communale, tout est prêt. Des chaises disposées en demi-cercle, des micros, une sono, un paperboard et des post-it. Joseph Nouvellon, membre élu du Cese (conseil économique, social et environnemental) anime la soirée. « Je me suis porté volontaire pour être modérateur dans les débats, c’est donc le préfet qui m’a demandé de venir ici ce soir » explique-t-il à son arrivée. Les citoyens eux aussi ont répondu présent. Ils viennent du village ou des alentours. Ils sont en famille, en couple, ou entre amis, beaucoup de retraités. À 20h40, la salle compte une bonne quarantaine de participants.

Veste de costume, pull col V et cravate, Joseph Nouvellon pose les règles d’un débat « bienveillant et poli, où chacun doit pouvoir exprimer sa pensée jusqu’au bout », promettant de retranscrire au mieux les propos sur le paperboard, qui servira de base à la synthèse, ensuite envoyée au gouvernement. Il évoque le thème de la soirée, les « services publics gratuits devant lesquels tous les citoyens sont égaux » avant de donner la parole à la salle.

Démarre alors une discussion sur les fonctionnaires, trop peu nombreux dans les écoles, les hôpitaux, etc. mais sans doute en surnombre dans « les hautes sphères », dans la fonction publique d’État. « Mauvaise répartition des fonctionnaires » résume le modérateur. Puis un monsieur cheveux blancs dégarnis, pull en laine tricoté, gilet jaune dans la poche de veste demande la parole : « Moi, je suis un gilet jaune… et le pouvoir d’achat, on en parle quand ? ». Yvan Lubraneski, maire des Molières, et président des maires ruraux de l’Essonne, répond que si ce thème n’est pas traité en tant que tel, « il reste transversal, car les services publics sont le patrimoine de ceux qui n’en ont pas ». La question semble prégnante, le modérateur laisse donc glisser les débats. Un enseignant explique alors qu’il « faut aller chercher l’argent là où il est ! Il faut pomper la finance. Je veux que ce soit écrit comme cela, c’est un message pour Macron ». Quelques bravos fusent.

Un agriculteur, jean chemise bleue, sollicite la parole. Il raconte ses difficultés, les charges qui pèsent sur son exploitation, cette impression que les « gros, eux, ne sont pas taxés comme lui ». « Mauvaises répartition des richesses » écrit le modérateur, « plus de justice fiscale » complète-t-il. Ses lunettes autour du cou, l’agriculteur poursuit : « Mais pour moi, celui qui a fait le moins de mal c’est Hollande, car il n’a rien branlé. Mais je vais m’arrêter là, car après avoir remué tout ça,  je vais encore mal dormir ».

Députés, votes blancs, pantouflage et référendum

C’est ensuite un monsieur à la retraite qui demande la parole. Élégant avec une petite veste matelassée noire, et un foulard bleu autour du cou, il recentre le débat sur les institutions. « Moi je trouve cela scandaleux que nos députés ne viennent pas dans leurs territoires pour nous écouter et faire remonter nos problèmes ». « Vous trouvez que les députés ne portent pas nos messages, c’est bien cela ? » interroge le modérateur, feutre à la main. « Oui ! l’exécutif travaille du coup à l’aveugle… » « Et au copinage » entend-t-on dans la salle.

© Emilie Denêtre « Grand débat national », salle de La Forêt Sainte Croix

L’instituteur prend de nouveau la parole. Il évoque la pratique du « pantouflage » : « vous avez des hauts-fonctionnaires qui prennent trois ans de disponibilité pour aller se faire de l’argent dans le privé avant de revenir servir l’État. Comment voulez-vous qu’il n’y ait pas de conflit d’intérêt ensuite ? Cela devrait être interdit cette pratique, car pour moi, quelque part c’est de la haute-trahison ! » Un homme, barbe noire, pull bleu marine enchérit : « Pour les élus, c’est pareil. Moi je pense que l’individu est faillible et que la pente naturelle conduit à servir ses propres intérêts, il faut donc plus de contre-pouvoirs pour encadrer tout ça ! ».

« Référendum ! On veut pouvoir révoquer les élus s’ils nous représentent mal » lance une femme aux cheveux longs, lunettes rondes de couleur verte. « Et il faut aussi rendre le vote obligatoire et comptabiliser les votes blancs » lance un autre au fond de la salle. « Et vous en faîtes quoi du vote blanc ? » interroge un homme assis devant, « parce que moi, je propose que si les votes blancs représentent la majorité des bulletins exprimés, eh bien on vire tous ceux qui se présentaient sur la liste et on en reprend des autres ! » Au milieu de la salle, un homme d’une quarantaine d’années, pantalon et col roulé noirs, fait la moue « Si on vire tout le monde, qui le fera ? ». Ce dernier développe ensuite son idée : « donner plus de pouvoirs financiers aux élus locaux qui eux ont une expertise et un regard sur leurs territoires ». « Vous êtes donc un fervent défenseur de la décentralisation ! » reprend le modérateur qui note au tableau la proposition.

Confiance dans la synthèse du maire, doutes sur l’action de l’exécutif… 

Les débats se concentrant désormais sur les collectivités, un retraité intervient : « moi j’aimerais que l’on supprime le seuil de 1000 habitants pour le scrutin de listes, afin d’avoir des contre-pouvoirs au niveau local et de pouvoir s’opposer aux décisions du maire par rapport au budget justement et aux choix qui sont faits ». Pour le maire des Molières, qui demande la parole et tente une synthèse, ces dernières interventions démontrent « qu’il y a le besoin d’un État moins centralisateur, et d’une approche plus fine des problématiques territoriales. Il y a aussi un besoin d’une traçabilité des impôts. On sent que les citoyens qui consentent à l’impôt ont besoin de savoir où va leur argent ». Dans ce débat, il aura aussi été question d’accès aux soins et de redéfinition des « communs » : quels services doivent-ils rester (ou redevenir) publics ?

À 22h40, après deux heures de discussions intenses, le modérateur clôt la soirée. La synthèse sera écrite par l’adjoint et envoyée directement sur le site du grand débat. « On a confiance en vous, mais c’est après que ça va coincer » râle le monsieur au pull tricoté, « car tout ça c’était très bien mais au final c’est du blabla, et ça ne remplit pas notre frigo ». 

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