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Aménagement du territoire 02/10/2018

Les inégalités territoriales sont aussi environnementales !

par Hugo Soutra
Pollution_AdobeStock

Plusieurs géographes et sociologues de la revue « Métropolitiques » tentent d’alerter les décideurs publics sur les liens étroits entre fractures territoriales et environnement. Les collectivités disposent pourtant de leviers pour résorber ces nouvelles formes d’inégalités, problématiques à la fois en termes de santé publique, de justice spatiale que d’accès aux services.

Des fractures territoriales ? Quelles fractures territoriales ? En quelques années, l’expression s’est imposée dans le débat public français. Elle revient en boucle dans la bouche de parlementaires, d’élus locaux, d’agents publics ou de journalistes, qui opposent parfois de façon quelque peu simpliste les mondes urbain et rural. Désireuse d’objectiver le débat sur la prégnance de ces inégalités entre les différentes « France », une quinzaine d’universitaires faisant vivre l’indispensable revue en ligne «Métropolitiques» s’est rapprochée du centre de formation des fonctionnaires territoriaux (CNFPT).

Sous leur impulsion, plus d’une centaine d’experts du local – agents comme chercheurs – ont ainsi débattu ensemble du 26 au 28 septembre des « fractures territoriales », au pluriel. Car les inégalités ne sont pas que géographiques, politiques, économiques, culturelles ou sociales, mais aussi ethniques, genrées, alimentaires, ou encore environnementales. C’est l’une des principales leçons que la maître de conférences en géographie à l’université Paris-13, Flaminia Paddeu, a tiré de ses recherches aux Etats-Unis.

Plus de pollutions dans les quartiers pauvres

Chargée d’introduire le module « écologie politique » de ce séminaire Métropolitiques / CNFPT, elle en donna pour preuve la recomposition de plusieurs mouvements des droits civiques autour des enjeux écologiques, ces dernières années. « Dans le South Bronx, les minorités sociales et ethniques ne se battent plus tant pour des questions d’emplois ou de logements, aujourd’hui, que des injustices environnementales. Et pour cause : les quartiers pauvres revêtent de manière disproportionnée nombre d’industries polluantes et d’équipements toxiques, mais aussi moins d’aménagements cyclistes alors que les transports en commun sont plus rares. Leurs habitants ont également plus difficilement accès aux espaces verts et aux parcs urbains » analyse cette enseignante-chercheuse, par ailleurs membre du comité scientifique de la revue Urbanités.

En France, où la ségrégation urbaine demeure moins forte qu’outre-Atlantique, les mobilisations environnementales des groupes sociaux les plus défavorisés se font plus rares. Et moins vigoureuses, surtout. Reste que les mécanismes immobiliers demeurent peu ou prou les mêmes qu’aux Etats-Unis, et que les industries polluantes comme les usines de traitement des déchets sont généralement implantées là où les prix du foncier sont encore abordables, souvent à proximité des quartiers prioritaires de la politique de la ville ou dans des campagnes isolées. Ce n’est pas totalement un hasard si la majorité des logements sociaux de la ville de Paris se trouve à proximité d’infrastructures routières (périphérique, autoroutes), ni que le quartier le plus pollué de Toulouse soit aussi l’un des plus pauvres

Briser les mécanismes de déni

Dans ce contexte où l’accès aux services et la justice spatiale font encore état de vagues promesses républicaines non concrétisées, nul doute que des mobilisations citoyennes ne tarderont pas à émerger dans l’hexagone aussi. Mais plutôt que de craindre ce jour, vicier les dispositifs de concertation ou saucissonner les procédures d’urbanisme pour tenter de décourager les habitants de prendre leur destin en main (1), « les collectivités auraient tout intérêt à travailler main dans la main avec eux. Ces collectifs citoyens sont souvent force de propositions alternatives bénéfiques au territoire, à l’instar du mouvement luttant contre la création du centre ludo-commercial EuropaCity dans le Val-d’Oise » vante Alice Le Roy, documentariste et enseignante en écologie urbaine. A l’entendre, ils pourraient même aider les décideurs publics à concilier politiques de développement avec écologie, et ainsi à mettre en cohérence leurs discours avec leurs actes.

Face à la nécessité d’agir collectivement contre le changement climatique alors que les effets du réchauffement s’accumulent déjà, les inégalités environnementales formeraient, en cela, une forme de chance. Elle comme les rédacteurs en chef de Métropolitiques à l’initiative de ce module – Stéphane Tonnelat et Philippe Simay – estiment toutefois urgent de rendre le sujet moins abstrait pour espérer voir le peuple se soulever un jour. « Les praticiens issus des collectivités comme les chercheurs gagneraient à établir davantage de ponts avec les associations et les habitants. Nous devons apprendre tous ensemble à rendre plus visibles les transformations environnementales auprès du plus grand nombre, sans jargonner ni trop intellectualiser la chose » souffle ce dernier, philosophe à l’école d’architecture de Paris-Belleville. Lui aussi soucieux de maximiser le nombre de citoyens concernés par l’environnement, son confrère, ethnologue à l’université Paris-Nanterre, propose de s’inspirer de ce que des militants et un artiste ont su faire après le passage du cyclone Katrina à la Nouvelle-Orléans comme dans la ZAC labellisée de « haute qualité artistique et culturelle » d’Ivry-sur-Seine.

Vulgariser les transformations environnementales

« Si nous souhaitons emporter l’adhésion du plus grand nombre, il nous faut mieux expliquer que ce sont nous, humains, les principales victimes du réchauffement climatique » confirme une fonctionnaire territoriale, qui reconnaît personnellement ne pas être échaudée par « le sempiternel discours sur la protection de la planète qui va mourir. » Concrètement, elle reformulerait bien les problèmes environnementaux qui peuvent paraître lointains au commun des mortels et tout particulièrement aux ménages les plus précaires, comme par exemple la pollution atmosphérique, autour des conséquences sanitaires néfastes (cancers, asthme, etc) pour les habitants qui la subissent au quotidien.

Alice Le Roy suggère pour sa part d’apposer des plaques commémoratives valorisant l’importance des mobilisations citoyennes. « L’évidence qu’il faut reconquérir l’espace public au profit des piétons et des vélos, ou bien encore qu’il faille multiplier les jardins partagés, découle directement des blocages de certaines rues ou chantiers par des militants se battant en faveur de la santé environnementale (Velorution, Critical Mass) » rappelle cette ancienne chargée de mission à la mairie de Paris, du temps de Bertrand Delanoë. « Nous avons trop tendance à l’oublier. »

Sortir de l’inaction

Rendre plus abordable l’écologie et inciter les citoyens à s’engager ? Dominique Bourg, philosophe à l’université de Lausanne (Suisse) approuve évidemment le principe. Mais celui qui était président du conseil scientifique de l’ex-Fondation Hulot (FNH) reste persuadé que les citoyens et les pouvoirs publics sortiront rapidement du déni, bien plus vite que prévu. « A partir du moment où le changement climatique et environnemental global s’accélère et a des conséquences bien concrètes (vagues de chaleur, sécheresses, inondations, tempêtes), autrement dit qu’il devient sensible pour la majorité des gens, les mobilisations citoyennes comme la récente Marche pour le Climat devraient se multiplier partout dans le monde. Aux Etats-Unis, le coût des catastrophes naturelles est passé de 3 milliards par an au début des années 1980 à plus de 200 milliards en 2017. Les pouvoirs publics devront tôt ou tard sortir de l’inaction » veut croire Dominique Bourg.

Qui dit fractures territoriales ne pense, certes, pas spontanément à l’écologie politique et aux injustices environnementales. Moins attendus que le bilan de quinze ans de la politique de la ville – « du lancement du plan Borloo en 2003 à l’enterrement de son rapport en 2018 » –, les effets électoraux de la mixité sociale dans le périurbain ou bien encore le harcèlement de rue dans un tel séminaire sur les inégalités, ce module n’en avait pas moins toute sa place. Après les fonctionnaires territoriaux, la revue « Métropolitiques » aurait désormais beau jeu d’y former les élus locaux, grands absents de ce rendez-vous aussi exigeant que passionnant.

Note 01:

Pour Alice Le Roy, les collectivités font fausse route lorsqu’elles tentent de discréditer toute forme de contestations citoyennes au nom d’un « intérêt général » rarement défini. « Un citoyen directement exposé à des nuisances près de chez lui – pollutions, bruit, risques industriels – a-t-il le droit de s’y opposer sans forcément être accusé de faire du « nimby » ? Leurs combats sont déjà suffisamment asymétriques pour que les pouvoirs publics les écartent arbitrairement. » Lire le dossier de la Gazette des communes sur les "Zones à Défendre" : http://www.lagazettedescommunes.com/dossiers/zad-sortons-de-limpasse/ - Retourner au texte

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