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Politique de la ville 29/06/2018

« Traiter l’image des quartiers est un enjeu de réconciliation nationale »

par Emilie Denètre
Driss Ettazaoui © Evreux.fr (DR)

Quelle image les Français des centres-villes et des campagnes ont-ils des quartiers prioritaires ? Les habitants des "banlieues" sont-ils satisfaits de l'image renvoyée par les journaux et télévisions ? Pour Drizz Ettazaoui, vice-président d'Evreux Métropole, rééquilibrer les récits médiatiques est un impératif avant toute réforme des dispositifs de la politique de la ville.

Critiqué fin mai après son discours sur les « banlieues » – qui manquait selon plusieurs élus d’annonces concrètes – le Président de la République a prévu de reprendre la parole sur ce sujet à la mi-juillet. En attendant l’acte 2 de la « Politique de la ville façon Emmanuel Macron », Le Courrier des maires donne la parole à Driss Ettazaoui, vice-président d’Évreux Métropole et de l’association « Villes et Banlieues », qui a réfléchi auprès de Jean-Louis Borloo à l’image des quartiers. 

CDM : Quel était le sens de créer une commission « images des quartiers » ?  

Driss Ettazoui : Dans les quartiers, on ne médiatise que 2-3% de réussites, 2-3% d’échecs et entre vous avez 95% de gens qui ne demandent qu’une chose : le droit à la banalité. À Évreux, sur le quartier prioritaire de La Madeleine, 10 000 habitants, nous avons eu un reportage de M6. Ce reportage a été une tempête qui, sur son passage à emporter avec elle tous les investissements humains que nous avions consentis en faveur de ce quartier et de ses habitants… Après la diffusion du sujet, les prix de l’immobilier se sont effondrés, des investisseurs ont tourné les talons, et les habitants ont eu l’impression qu’on jetait leur honneur aux chiens…

Bien sûr qu’il y a des problèmes dans ces quartiers, que tout n’est pas rose, mais certains médias produisent des raccourcis périlleux qui viennent malheureusement renforcer la radicalité. La question est donc : comment fait-on, en lien avec médias nationaux et locaux, pour diffuser un récit plus complexe, plus riche et plus diversifié que celui que l’on nous donne à voir actuellement et dans lequel nos concitoyens qui habitent ces quartiers ne se reconnaissent pas ? L’image des quartiers est un enjeu de réconciliation nationale, et je trouve que ce sujet n’a sans doute pas été suffisamment fouillé dans le rapport Borloo.

Comment avez-vous travaillé ?

D. E. : Nous avons constitué un groupe de travail d’une vingtaine de personnes avec des représentants des élus locaux,  du ministère de la Culture, du CSA,  de l’Union sociale pour l’habitat, et des journalistes. Nous avons ensuite procédé à des auditions, une quinzaine au total. Nous avons ainsi pu recevoir les dirigeants de France Télévisions, TF1, BFM-RMC, Radio France, l’AFP et des médias locaux. La première question que nous leur avons posée est : « pensez-vous avoir une responsabilité dans la manière dont nos concitoyens perçoivent les quartiers, les habitants de ces quartiers et ce qui s’y passe ? »

Ce travail nous a pris environ 4 mois puis nous avons rédigé un rapport avec des propositions très concrètes… et peu coûteuses ! L’image des quartiers est quand même un sujet pour lequel l’État n’a pas besoin de mettre un euro sur la table…

Pouvez-vous nous donner des exemples ?

D. E. : Trois grands thèmes se sont dégagés de nos travaux. Le premier concerne la mise en lumière des initiatives émanant des quartiers, qu’elles soient associatives ou citoyennes. Nous avons remarqué que ces initiatives demeurent trop souvent confidentielles sans doute à cause du manque de savoir-faire des acteurs locaux qui ne connaissent pas les ressorts médiatiques permettant de promouvoir leurs idées ou qui ont des difficultés à prendre la parole. Nous pensons par exemple que l’on pourrait expérimenter dans quatre territoires-test des stages à la prise de paroles pour les acteurs locaux. De la même façon, nous pensons créer un annuaire à destination des journalistes pour leur permettre d’identifier sur des quartiers ou par thématiques des personnes-ressources.

Sur la question de la production de récits équilibrés, qui est le second axe de notre réflexion, nous avons proposé de créer un fonds de soutien aux journalistes indépendants sur des projets souhaitant raconter la vie des quartiers. De la même façon, nous avons pointé l’idée de permettre à des étudiants en journalisme de s’immerger dans les QPV…

Enfin, sur le thème de la diffusion des contenus, nous pensons qu’il serait opportun de créer un temps d’antenne dédié aux QPV et à leurs habitants (5% de la population totale) au sein de l’audiovisuel public avec des reportages, des documentaires, des magazines pour les présenter de manière juste et équilibrée.

Plus largement, pourquoi est-il urgent de se préoccuper de la politique de la ville ?  Qu’attendez-vous du Président de la République ?

D. E. : L’une de nos inquiétudes, et c’est ce qui semble se dessiner entre les lignes, c’est que la politique de la ville soit fondue dans les politiques publiques de droit commun. Ce serait une catastrophe, car aujourd’hui, seule la politique de la ville permet de compenser le retrait du droit commun dans nos quartiers ! Les QPV ce sont entre 5 et 6 millions d’habitants et ils représentent un enjeu de cohésion nationale… Il ne s’agit pas d’opposer les ruraux aux urbains, les habitants des métropoles aux habitants des banlieues, mais nous constatons que notre société est fracturée et si le Président de la République ne veut pas aggraver la situation, il faut qu’il soit très attentif à la manière dont il traite ce sujet. J’attends une parole forte à la hauteur des diagnostics qui ont été faits. 

Références

Critiqué fin mai après son discours sur les « banlieues » - qui manquait selon plusieurs élus d’annonces concrètes - le Président de la République a prévu de reprendre la parole sur ce sujet à la mi-juillet. En attendant l'acte 2 de la « Politique de la ville façon Emmanuel Macron », Le Courrier des maires donne la parole à des élus de terrain qui s'étaient investis ces derniers mois au sein des dix commissions initiées par le ministère de la Cohésion des Territoires.

A l'instar de Jean-Louis Borloo, ces élus avaient été chargés de diagnostiquer et établir des recommandations en vue de la refonte des dispositifs en place. Pour commencer cette série, Driss Ettazaoui, vice-président d’Évreux Métropole et de l’association « Villes et Banlieues ». Lui même fonctionnaire territorial en charge de la politique de la ville, il a co-présidé la commission « Images des quartiers ».

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