publicité

 

Réagir
Conférence nationale des territoires 18/07/2017

Au Sénat, Emmanuel Macron « disrupte » le mythe de l’égalité des territoires

par Hugo Soutra
Décentralisation © BM

Face aux difficultés des quartiers de la politiique de la ville, centres-bourgs dévitalisés et autres campagnes désindustrialisées, le président de la République a décidé de changer de méthode. A rebours de la promesse jamais concrétisée de l’égalité des territoires, il mise sur un sursaut de décentralisation et la « différenciation territoriale » pour créer les conditions de leur autonomie. Pas dupes sur les finances de l’Etat et les efforts budgétaires qui leur seront imposés, les élus ne demandent qu’à être convaincus.

Pas de « plan Marshall » non financé sorti à l’improviste du chapeau élyséen pour aider les banlieues ou les villes moyennes, mais une doctrine d’emploi claire en matière de décentralisation, d’aménagement et de cohésion des territoires. Il n’en aura pas fallu davantage pour retourner la salle Clémenceau en sa faveur ! Pour son premier discours au Sénat, devant un parterre d’élus locaux plongés dans l’expectative suite à l’annonce de nouvelles coupes dans les dépenses publiques, Emmanuel Macron, jamais élu avant son accession à l’Elysée, a su séduire l’assistance.

Se revendiquant girondin, l’ancien énarque ayant d’abord sévi comme Inspecteur des finances a commencé par reconnaître officiellement le caractère pluriel de la France, composé de métropoles mais aussi de villes moyennes, de banlieues métropolitaines, de territoires ruraux ou encore ultra-marins. « La France est une nation qui s’est construit par des vecteurs d’homogénéité imposés par le pouvoir central (normes, impôts). Or, nous sommes aussi un pays de terroirs, fait de géographies multiples. Aujourd’hui, notre défi consiste à conjuguer l’unité de la République – dont les grands équilibres sont parfois bousculés par la mondialisation – et la diversité de nos territoires qui est constitutive de nos identités », a développé le chef de l’Etat.

Oubliez l’égalité des territoires, vive la cohésion des territoires ! 

Un discours prenant acte, donc, de la diversité de la France et de la nécessité de ne plus « tout décider depuis Paris » comme l’avait réclamé, un peu plus tôt, le président du Sénat, Gérard Larcher. Une calinothérapie visant également à faire la pédagogie du choix sémantique du gouvernement de remplacer la notion d’égalité des territoires par celle de cohésion des territoires. « L’égalité qui ambitionne de créer de l’uniformité n’assure plus l’égalité des chances entre les citoyens des différents territoires » dénonça Emmanuel Macron, invitant les élus à y remédier dorénavant aux côtés de l’Etat.

« Ce que demande la ruralité, ce n’est pas l’aumône ! C’est simplement d’avoir les mêmes chances de réussir que les autres territoires de la République française en matière d’emploi ou de mobilité. » A contrario, les métropoles qui sont « les gagnantes de la mondialisation heureuse » sont confrontées à d’autres transitions, notamment environnementale et démographique. « Elles doivent apprendre à gérer les pics de pollution ou la congestion des espaces » illustre concrètement l’hôte de l’Elysée depuis mai 2017.

La différenciation territoriale pour traiter différentes transitions

Bref, selon le logiciel macroniste, la variété d’enjeux nouveaux auxquels font face « ces Frances » impose à l’Etat de « ne plus garantir l’égalité parfaite, mais d’assurer une égalité des possibles entre les territoires et de permettre de relever ces multiples défis en tenant compte de leurs contraintes de départ. Nous devons agir de manière différenciée et, par exemple, ne plus craindre de donner plus à ceux qui ont moins » évoque-t-il sans fard. Cette logique de discrimination positive territoriale se retrouve aussi bien dans l’annonce de la création d’une Agence nationale de cohésion des territoires intervenant en soutien des collectivités manquant d’ingénierie publique que dans son souhait de mettre en place une politique du logement spécifique aux zones tendues du Grand Paris, de Lyon et de Marseille.

Puis Emmanuel Macron d’égrainer un certain nombre de principes lui permettant de préciser sa pensée en matière d’aménagement du territoire. « Nous ne pouvons pas promettre des lignes à grande vitesse et des aéroports régionaux à la France entière » a-t-il ainsi reconnu, sans s’épancher davantage sur la prochaine loi d’orientation des mobilités. Même franchise lorsqu’il fût question de numérique,  le président de la République annonçant de nouvelles contraintes sur les opérateurs privés pour conclure le plan THD d’ici 2020.
Et d’effleurer, enfin, les défis des déserts médicaux – la télémédecine et une révision du numérus clausus devront aider à doubler le nombre de maisons de santé dans les territoires ruraux – ainsi que des classes rurales : un moratoire garantira qu’aucune classe d’écoles primaires ne fermera, à l’avenir, dans ces zones.

L’Etat déconcentré et les préfectures mises à contribution

Pour traduire en actes cette « décentralisation assumée », Emmanuel Macron prescrit un « changement de culture » dans les plus hautes sphères de l’Etat. Il a également annoncé le renforcement des préfectures et des services déconcentrés, via un pouvoir d’adaptation des normes et des réglementations ainsi que davantage de marges de manœuvres financières.

Une tâche ambitieuse puisque « 35 ans après les premières lois de décentralisation, cette notion n’a pas encore infusé parmi certains grands corps de l’Etat » remarque cyniquement le vice-président de l’AMF, Philippe Laurent (UDI). Et le président de la République de compléter son propos : « cela nous impose de repenser les méthodes de travail entre le pouvoir central, l’Etat local et les collectivités, afin de redonner des moyens d’agir aux territoires sans menacer l’unité nationale, sans accroître non plus les inégalités et les déséquilibres territoriaux » met-il en garde.

Satisfecit global des associations d’élus

Le volontarisme politique du président de la République a été salué à l’unanimité par les associations d’élus. « C’était un brillant exposé » acquiesce, bon an mal an, André Laignel (PS), l’autre vice-président de l’AMF. « Cela faisait longtemps que nous n’avions pas entendu « petites villes » ou « territoires ruraux » dans un discours présidentiel. En produisant une pensée territoriale qui ne se limite pas aux métropoles, Emmanuel Macron marque une volonté de faire autrement que le Commissariat général à l’égalité des territoires (CGET) et les dernières lois Notre ou Maptam » se réjouit Vanik Berberian (sans étiquette, ex-MoDem), président des Maires ruraux (AMRF).

Caroline Cayeux a, pour sa part, apprécié que le président s’attarde sur les fractures territoriales et le « sentiment de déclassement » prospérant depuis plusieurs années dans certaines villes moyennes et zones périurbaines ou rurales. « Plus ces territoires se sentent abandonnés, plus leurs habitants votent à l’extrême-droite. Il est donc bienvenue que les villes de 15 à 100 000 habitants soient enfin retenues comme des pôles d’équilibre et de lutte contre l’exclusion territoriale qu’il faut soutenir » note la sénatrice-maire (LR) de Beauvais et présidente de Villes de France.

Economies et cohésion font-elles bon ménage ?

Attention tout de même ! Vu les orientations budgétaires prises en même temps par le gouvernement et donc le risque que « les raisonnements comptables et désincarnés » refassent rapidement surface, les édiles ne lui donnent pas de blanc-seing. « Sur le maintien des services publics en zone rurale comme la nouvelle gouvernance Etat/Collectivités ou les normes, les annonces d’Emmanuel Macron nous conviennent. Nous ne doutons pas de sa sincérité, mais les efforts financiers demandés aux petites collectivités nous inquiètent malgré tout » réagit à chaud Olivier Dussopt, député (PS) de l’Ardèche et président de l’Association des petites villes de France (APVF).

Un paradoxe apparent également souligné par l’association d’élus Ville & Banlieue, qui demande dans un communiqué que la contribution à la réduction des déficits publics soit à son tour différenciée : « elle ne peut pas être identique pour les territoires pauvres accueillant des pauvres que pour les sites plus aisés. Réduire l’offre de services ou d’équipements publics des quartiers populaires, c’est rendre impossible l’effort républicain de réduction des inégalités entre citoyens. »

A ce titre, la vigilance des élus sera de mise au sujet de la suppression progressive de la taxe d’habitation et de la réforme de la fiscalité locale. C’est peu dire que l’argumentaire d’Emmanuel Macron sur les injustices sociales et territoriales de cet impôt – du fait de son caractère dégressif et de la péremption des bases locatives cadastrales sur lequel il est calculé – n’a, cette fois-ci, pas suscité la même adhésion que les grands principes affichés à propos de la décentralisation.

Réagissez à cet article

Laisser un commentaire

Vous pouvez utiliser ces balises et attributs HTML : <a href="" title=""> <abbr title=""> <acronym title=""> <b> <blockquote cite=""> <cite> <code> <del datetime=""> <em> <i> <q cite=""> <strike> <strong>

publicité

Abonnez-vous