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26/02/2011

Laïcité et commune. Pour un pacte territorial du « vivre ensemble » – Entretien avec Jean-Paul Delevoye

par Xavier Brivet

Selon le Médiateur de la République Jean-Paul Delevoye, "dans un système de mondialisation, le seul champ d'espérances et de socialisation est communal".

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Les élus locaux et le principe de laïcité

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Dans votre rapport annuel 2009, vous décrivez « une société en tension et en usure psychique ». Comment l’expliquez-vous?

Jean-Paul Delevoye – Nous assistons à un basculement sociétal, d’une adhésion à un projet collectif à une cohabitation d’intérêts personnels. Les lieux de socialisation -l’école, la famille, l’entreprise- qui forgeaient l’individu tendent à disparaître. Cette perte de repères se traduit par des rapports très tendus et violents. Toutes nos réponses institutionnelles sont remises en question. La violence est l’expression d’une plus grande fragilité des individus. Le collectif qui protégeait la personne et disait ce qu’il est « normal » ou « moral » de faire a volé en éclats. Aujourd’hui, on est dans une mésestime de soi, dans un doute de soi et de l’avenir, dans une souffrance au travail et dans une tension psychique.

Les élus locaux sont confrontés à ce mal-être. Que peuvent-ils faire ?

Jean-Paul Delevoye – Dans un système de mondialisation, le seul champ d’espérances et de socialisation est communal.

« Le maire bâtisseur doit construire sa commune comme une « communauté » en redonnant sa place à chacun. »

La mairie devient un lieu d’apaisement, de reconstruction de la dignité des personnes, un lieu d’écoute et d’accompagnement. Elle doit être un lieu non seulement d’offre de services mais aussi de réapprentissage du vivre ensemble.

Comment expliquez-vous la perte de confiance dans les acteurs politiques ?

Jean-Paul Delevoye – Les citoyens demandent désormais au « collectif » d’assurer leur survie individuelle. Quand les politiques publiques n’apportent que des solutions précaires, on peut arriver à des agressions d’élus locaux car ils sont le dernier maillon. Les maires sont perturbés. Longtemps, ils étaient porteurs d’une légitimité et d’une autorité incontestées. Celles-ci sont remises en cause.

Vous privilégiez la notion de « contrat  » avec les familles d’élèves absentéistes à une « sanction ». Pourquoi ?

Jean-Paul Delevoye – Pourquoi y a-t-il absentéisme scolaire ? Parce que les enfants manquent de soutien familial, et une perte de confiance dans l’école. L’institution scolaire ne peut plus se contenter d’enseigner. Elle doit apprendre aux enfants l’effort et le goût d’apprendre. Elle doit responsabiliser les parents sur le sujet. C’est pourquoi je privilégie un contrat passé avec les familles et leurs enfants, plutôt qu’une sanction, qui doit être l’étape ultime. En cas de défaillances avérées, je suis cependant favorable au versement des allocations au service social qui doit prendre le relais de la famille.

Quel peut être la place des maires dans le champ éducatif ?

Jean-Paul Delevoye – L’école n’est pas un espace extratemporel où les acteurs ne se parlent pas. L’intervention du maire ne doit plus être bornée au périscolaire ou à l’extrascolaire. Les élus, les enseignants et les parents doivent réfléchir ensemble au parcours de l’enfant et de l’adolescent. Aujourd’hui, l’école augmente les inégalités entre ceux qui réussissent et ceux qui échouent. Nous sommes devant l’échec de l’intégration républicaine par l’intégration scolaire. Il faut désormais réfléchir à l’égalité des parcours, et réfléchir à une alternative à l’école, à l’apprentissage par exemple.

« Le maire doit élaborer un pacte territorial du vivre ensemble. »

 

Les départements déplorent l’insuffisance des moyens financiers que l’Etat leur donne pour exercer leurs compétences sociales. Quelle est votre opinion?

Jean-Paul Delevoye – Au moment où la régulation publique s’impose partout, je déplore que l’Etat et les acteurs locaux s’affrontent et se neutralisent. Dans un contexte d’asphyxie financière des finances de l’Etat et des collectivités, il faut redéfinir le financement des politiques publiques et remettre à plat le système fiscal national et local. Il faut une adéquation entre les compétences des collectivités et leur fiscalité. Je reste convaincu que les politiques de proximité restent les plus pertinentes si l’Etat joue son rôle d’accompagnateur et de régulateur. En sortant de l’affrontement politique.

Le président de la République a tranché en faveur de l’interdiction générale du voile intégral. Pourquoi n’approuvez-vous pas cette solution?

Jean-Paul Delevoye – Je suis favorable à une interdiction du port du voile dans les espaces publics, pour des raisons de sécurité, comme le suggérait l’avis du Conseil d’Etat. Cet avis me paraissait équilibré sur le plan juridique et il avait le gros avantage de ne pas stigmatiser et d’éviter la confrontation. Le débat est tombé dans le champ politique qui opte pour une position symbolique.

La réforme constitutionnelle de juillet 2008 a prévu la création d’un Défenseur des droits. Que vous inspire cette « fusion »?

Jean-Paul Delevoye – Il ne s’agit pas de « fusion ». Je récuse ce terme. Pour mieux défendre les individus, il faut une institution plus forte, que le défenseur des droits incarnera. Il n’y a pas de hiérarchie dans la défense des droits. A partir du moment où l’on respecte l’identité et les spécificités de chacune des instances chapeautées par le défenseur, je trouve que c’est une bonne chose.

BIO EXPRESS – Jean-Paul Delevoye

Maire de Bapaume (Pas-de-Calais) depuis 1982, Jean-Paul Delevoye, 63 ans, est le médiateur de la République depuis 2004. Son mandat a été prorogé jusqu’au 31 mars 2011. La réforme constitutionnelle de juillet 2008 a prévu la création d’un Défenseur des droits qui regroupera les missions du Médiateur, du défenseur des enfants et de la Commission nationale de déontologie de la sécurité (CNDS).

Pour aller plus loin

> Site du Médiateur de la République
> Blog du Médiateur

Propos recueillis par Xavier Brivet, rédacteur en chef du « Courrier des maires et des élus locaux », février 2011

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