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Démocratie participative 21/06/2017

Oui aux Civic Techs, à condition de ne pas délaisser « le bistrot du village » !

par Hugo Soutra
Bureau, outils numériques © Flickr-CC-H.SterlingCross

Un colloque mêlant élus et porteurs de projets de « Civic Techs » s’est tenu au Sénat, le 20 juin, sur la co-construction de la démocratie en Europe. Au-delà du consensus habituel sur le potentiel du numérique pour redynamiser les instances participatives, divers conseils ont été formulés pour que ce secteur tienne effectivement sa promesse de remédier au malaise politique actuel.

Qu’il s’agisse d’entreprises ou d’associations, toutes les « start-up civiques » et autres « Civic techs » s’emploient à vendre, depuis plusieurs années, la solution numérique aux élus désireux de redynamiser leurs dispositifs de démocratie participative. Roulements de tambours à l’appui, ils leur promettent une véritable révolution, à même de réconcilier les citoyens et la classe politique. Mais qu’en pensent les principaux intéressés, maires ou parlementaires ? Au surlendemain du second tour des élections législatives marqué par un niveau d’abstention record, l’association Parlement & Citoyens a opportunément réuni, au Sénat, un panel d’élus convaincus.

Devenue députée dimanche dernier dans les Hauts-de-Seine, Christine Hennion (LREM) était de la partie. Cette cadre du privé n’a pas encore pris ses quartiers à l’Assemblée nationale… qu’elle a, d’ailleurs, déjà adhéré aux principes de l’association. « Je faisais partie des 20 000 Français ayant contribué à la consultation sur la loi Numérique d’Axelle Lemaire en 2015. Il me semble tout naturel de privilégier ce type de gouvernance partagée désormais que je suis élue » explique-t-elle. Ce modus operandi permettrait, selon elle, de renforcer la participation des citoyens à la prise de décisions publiques mais aussi, in fine, d’améliorer la légitimité des élus.

Conscientiser une partie des citoyens

« A l’heure où l’intérêt des Français pour la politique se traduit essentiellement par de la méfiance, le crowdsourcing peut débloquer la situation. C’est vrai » appuie le sénateur (PS) de l’Hérault, Henri Cabanel, membre du bureau de Parlement & Citoyens. « Nous autres, représentants élus, devons accepter de laisser la main sur le sujet à la société civile : nos propres dispositifs ne fonctionnent pas toujours très bien. Nous aurions tort de nous priver de l’intelligence collective, d’autant plus, comme c’est le cas ici, lorsqu’elle est mise au service de la fabrique de la loi » plaide-t-il de manière dithyrambique.

Un enthousiasme partagé également par le sénateur écologiste du Morbihan, Joël Labbé, premier parlementaire français rallié à la cause de Parlement & Citoyens. Essentiellement pour des raisons d’efficacité. « Soumettre ma proposition de loi relative à l’interdiction des pesticides non-agricoles sur cette plateforme a, non seulement, permis d’enrichir mon texte mais aussi de créer une prise de conscience salutaire chez les citoyens » raconte, encore ému, l’ancien maire de Saint-Nolff. « Je compte bien reproduire l’exercice pour faire appliquer ce texte français au niveau européen, où ils sont encore tolérés. Une résolution a été déposée en ce sens, pour que le jardinier de Mulhouse ne puisse plus aller acheter ses pesticides à quinze minutes de chez lui, en Allemagne ou en Suisse. »

Gare à la fracture numérique ! 

Cela tombe bien : la conférence à laquelle ils participaient était co-organisée par « European Citizens Action Service », qui ambitionne de « développer les aptitudes de la Commission européenne à utiliser des canaux innovants de participation citoyenne dans l’espace public et politique. » Sa responsable, Elisa Lironi, voit dans Parlement & Citoyens, et plus généralement les Civic Tech, de potentiels « facilitateurs du débat démocratique sur l’avenir de l’Union européenne. » Bien qu’eux aussi friands de cette plateforme numérique, donc, les élus présents n’en sont pas moins conscients des limites des nouvelles technologies civiques et ont rapidement fait redescendre cette haute-fonctionnaire européenne sur terre.

« Plusieurs maires de l’Hérault m’ont contacté pour mettre en place des outils participatifs en ligne. Mais ils ont été très concrètement freinés par la prégnance de la fracture numérique sur leurs territoires ruraux et/ou populaires. Les élus ne doivent surtout pas ignorer les outils classiques de la démocratie participative, en présentiel, que sont les réunions publiques ou les cafés-débats » soutient Henri Cabanel, qui a récemment présidé une mission d’information sur l’avenir de la démocratie. Même topo chez son homologue du Morbihan : « la dématérialisation de la démocratie est extrêmement pratique mais doit absolument se marier avec la fréquentation du bistrot du village ou de n’importe quel autre évènement de proximité. Sous peine de ne plus entendre les différents pans de notre population. »

Auto-censure et théâtralisation des débats

« Il ne faut pas croire qu’on devient un citoyen actif sur Parlement & Citoyens d’un claquement de doigt ! Le numérique doit rester un outil parmi d’autres. La mise en place de notre plateforme en ligne ne nous empêche pas de continuer à expérimenter d’autres formes de mobilisation » décrit Cécile Sornin, adjointe au maire de Mulhouse en charge de la démocratie participative.

Objectif ? Diversifier le public, réduire l’auto-censure et libérer la parole citoyenne quelle qu’elle soit. « Cela passe par des diagnostics en marchant ou la tenue d’un stand de la participation lors du marché hebdomadaire. Récemment, un « théâtre législatif » a même été mis en scène sur le thème des coupures du RSA, permettant ensuite d’engager un travail sur le sujet avec les bénéficiaires, le CCAS, le conseil départemental et la CAF » relate-t-elle non sans fierté.

Accessibilité et convivialité

Alors que « les Civic Techs ont du mal à toucher un public autre que les jeunes urbains, diplômés et politisés » convient Clara Douce de Voxe.org, une prise de conscience s’opère progressivement. Même les porteurs de projets commencent à saisir que le tout-numérique ne peut être la panacée annoncée. Pour relever son pari « d’organiser dix consultations par an impliquant 500 000 citoyens », Parlement & Citoyens nommera prochainement « un citoyen-ambassadeur par circonscription » qui auront pour mission « d’organiser des débats physiques, et de travailler en réseau avec les associations locales pour qu’elles se fassent les relais et parviennent à ramener les publics les plus éloignés de la démocratie participative » fait état sa déléguée générale, Clara Boudehen.

« La Commission européenne comme les collectivités ne doivent pas non plus avoir peur de vulgariser les sujets traités afin de rendre accessibles les enjeux politiques, ni d’utiliser des méthodes ludiques » souffle une ex-assistante parlementaire, sociologue de formation, présente dans le public. « Dépoussiérer et casser les formats classiques de la participation, afin de créer de la convivialité et d’attirer un nouveau public, ce n’est pas forcément désacraliser la démocratie » poursuit-elle. Ces différents conseils, précieux pour que les Civic Tech ne rajoutent effectivement pas des inégalités aux inégalités déjà existantes, seront compilés dans un livre blanc que prépare actuellement Parlement & Citoyens à destination de l’Union européenne.

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