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Développement économique 16/02/2017

Créations d’emplois : « il y a des coups à jouer à toutes les échelles de territoire »

par Hugo Soutra
OBB_UnivPoitiers © Université de Poitiers

La création de métropoles permettra-t-elle à la France de rebondir et au chômage de diminuer ? Rien ne le prouve, répond Olivier Bouba-Olga. Ce spécialiste de l’aménagement du territoire et du développement économique local doute que leur récente multiplication dans le paysage français facilite effectivement la création d'emplois.

Professeur d’économie à l’université de Poitiers, Olivier Bouba-Olga s’inscrit en faux contre les thèses pro-métropolitaines propagées par France Stratégie et certains géographes. Plutôt que faire grossir leurs territoires et partir à la chasse aux « classes créatives » et aux investissements étrangers, les élus locaux feraient mieux, selon lui, de réaliser des diagnostics territoriaux et d’accompagner le développement des PME locales. Il s’explique.

Le chômage touche certains territoires plus que d’autres. Comment faire face à ces fortes disparités régionales en matière d’emploi ?

Le niveau de chômage varie fortement entre l’Ile-de-France, le Sud-Ouest, le pourtour méditerranéen ou le Nord de la France, c’est vrai. Mais les chiffres de la création d’emplois aussi ! La situation du Limousin, qui présente un faible taux de chômage et je m’en réjouis, n’en est pas moins préoccupante si l’on observe la désertification en cours de son bassin d’emploi…

Tout cela pour dire que les découpages institutionnels des communes comme des régions ne permettent pas une analyse fine des spécialités économiques. Ils ne correspondent d’ailleurs pas davantage aux périmètres d’intervention les plus pertinents pour penser l’action économique. Pour gagner en efficacité, il est nécessaire de travailler à une échelle infra-régionale, par exemple celle des zones d’emploi ou des aires urbaines.

Le rebond de la France passera-t-il par la multiplication et le renforcement des métropoles ?

De grandes agglomérations comme Toulouse et Nantes sont ultra-dynamiques. En revanche, d’autres comme Lille, Strasbourg, Nice, Rouen ou Saint-Etienne ont une croissance d’emplois inférieure à la moyenne nationale. Les agglomérations de Vitré, Figeac ou Arcachon sont bien plus efficaces qu’elles ! Je ne crois donc pas au modèle unique ni à une quelconque recette magique.

Il faut que les politiques se sortent l’idée de la tête que faire grossir un territoire sera automatiquement bon pour l’emploi. Les effets de la concentration des investissements publics sur les métropoles, ainsi que de la compensation des inégalités socio-territoriales qui en résultent par les transferts sociaux et la péréquation, n’ont jamais été empiriquement prouvés.

Est-ce à dire que, sur le plan du développement économique du moins, la réforme territoriale serait bonne à jeter ?

Non, il faut tout de même saluer la loi NOTRe qui renforce les intercommunalités. Cela devrait mettre fin à la guerre de clocher et favoriser la mutualisation des recettes comme des dépenses. La coopération entre communes, et même demain entre intercommunalités, ne pourra qu’améliorer les diagnostics territoriaux, les projets de territoire et donc la contractualisation qui interviendra ensuite avec le conseil régional compétent en la matière.

Comment peut-on favoriser le développement économique des territoires non-métropolitains ?

Par l’arrosage, qui est un terme que je préfère à celui de saupoudrage, souvent associé à l’idée de gaspillage. Il y a des coups à jouer à toutes les échelles de territoire, et pas seulement à Paris, Toulouse, Lyon ou Bordeaux. Les faits montrent que la création d’emplois ne passe pas uniquement par les métropoles !

Le conseil régional de la Nouvelle Aquitaine l’a bien compris et procède actuellement à une analyse fine de son territoire. L’idée est d’adapter son intervention selon le positionnement stratégique des entreprises de Pau, Limoges ou de Bayonne, ainsi que les problématiques auxquelles elles sont confrontées. C’est une initiative pour le moins intéressante.

Concrètement, qu’est-ce que cela donne-t-il ?

Le plateau de Millevaches ne tirera bien entendu jamais la croissance française à lui tout seul, mais ce territoire a des potentialités inexploitées et les agriculteurs y étant installés sont loin d’être condamnés à mourir. La création d’un abattoir sur ce territoire permettrait de conserver plus de valeur ajoutée en France et de sortir de la guerre des coûts qu’ils se livrent avec leurs concurrents irlandais ou polonais.

Les acteurs du bloc local connaissent-ils suffisamment leur bassin d’emploi ?

Cela est très variable. Une chose est sûre : lorsque ni les intercommunalités ni les régions ne connaissent précisement leurs territoires, le risque de tomber dans les effets de mode est fort. Pour éviter cela, les régions devraient embaucher des animateurs sur chaque zone d’emploi. Charge à eux, ensuite, de mobiliser la puissance publique pour impulser des projets répondant en priorité aux besoins économiques locaux.

Les villes moyennes doivent-elles, en parallèle de ce travail sur-mesure, copier les politiques publiques métropolitaines pour attirer chez elles les « talents » ?

Je ne crois pas que les politiques d’attractivité pèsent pour beaucoup dans la création d’emplois et de richesses ou dans la mobilité des individus. L’accompagnement des entreprises locales s’avèrera toujours plus rentable que la course aux talents, la chasse aux investissements étrangers…

Je ne dis pas que les politiques exogènes, le développement d’aménités urbaines et de commodités doivent être abandonnées, mais de ce que j’en sais, le marketing territorial sert davantage à ancrer la population déjà sur place qu’à en attirer une nouvelle. Les classes créatives, pour reprendre cette typologie pour le moins controversée de Richard Florida, changeront de ville d’abord en fonction de l’entreprise dans laquelle ils se projettent de travailler, de la présence de leurs familles ou de leurs amis. La présence d’un système de vélo en libre-service ou le réaménagement des berges du fleuve n’interviennent que bien plus tard dans leurs choix…

Comment leurs élus doivent-ils s’y prendre, alors, pour bâtir un terreau favorable à la création d’emplois à plus long-terme ?

Seule la connaissance des entreprises locales et celle de la main-d’œuvre vivant sur le territoire me semblent à même d’accélérer les dynamiques locales d’innovation. Le cœur d’une politique efficiente de Développement Economique réside aussi dans l’implication des services Emploi et Formation : en effet, les entreprises qui souhaiteraient améliorer leur positionnement ont besoin de monter en gamme et donc de pouvoir recruter les profils adéquats sur leurs territoires.

Autant vous dire que les collectivités locales ne sont pas les seules sur le coup. L’Education nationale forme très bien les 10% de très bons élèves, mais laisse malheureusement sur le bord de la route une partie de jeunes sans qualification que l’on retrouve pour beaucoup au chômage par la suite. Nous aurions besoin d’une révolution culturelle nationale pour traiter efficacement cette problématique territoriale.

Les collectivités locales n’ont pas leur mot à dire sur le système français d’enseignement…

A l’instar des PME qui seraient plus efficaces si l’on privilégiait les accords d’entreprise aux règlementations nationales, je crois que la France aurait intérêt d’aller plus loin dans la décentralisation. Donnons plus de libertés aux écoles, aux lycées ! Nous devons partager des objectifs nationaux, mais les établissements devraient avoir carte blanche et pouvoir innover dans leurs pratiques pédagogiques en fonction des besoins territoriaux.

La France souffre trop de son jacobinisme ! Que l’on pense aux pôles de compétitivité hier ou à la concentration métropolitaine aujourd’hui, nos élites sont à la recherche d’un modèle unique qu’ils tentent d’imposer partout. S’il est important d’avoir un cadrage nationale quelque fois, nous avons besoin de plus de marges de manœuvre au niveau local pour inventer des réponses en fonction des spécificités des territoires.

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