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Réforme de l'Etat 31/01/2017

« La France est le pays d’une seule ville »

par Nicolas Barriquand
Alain Renaud © A.Renaud

Alain Renaud a enseigné la géostratégie et la géopolitique au sein de grandes écoles, dont HEC Paris ou l’EM Lyon. Dans son dernier ouvrage "La France, un destin", il dresse, entre autres sujets, un réquisitoire contre le centralisme français, « un facteur clef de faiblesse ». Et déplore une régionalisation manquée.

 

Courrierdesmaires.fr : Que signifie l’existence dans notre langue du mot « province » ?

Alain Renaud : Que la France est le pays d’une seule ville. C’est son grand problème. « Province » – un mot que je n’aime pas beaucoup – mixe dans un magma imprécis tout ce qui n’est pas Paris, qu’il s’agisse d’une très grande ville comme Lyon ou d’un tout petit village du fin fond des Cévennes.

Aujourd’hui, le mot « régions » tend à le remplacer…

Cela ne change rien ! C’est néanmoins plus sympathique, on évite de réduire tout ce qui n’est pas la capitale à une seule entité. Mais la question reste de savoir si l’Île-de-France est une région parmi les autres…

En quoi « l’hypercentralisation » affaiblit-elle la France ?

Avant de vous répondre, je dirais qu’elle a d’abord été un facteur de force pendant des siècles. Après la période gauloise, notre pays présente une particularité : l’Etat français, créé par les rois, précède la nation française. Quand il conquiert d’autres territoires, il s’oppose à des nations qui sont éclatées, comme l’Allemagne ou l’Italie. C’est ainsi qu’à la fin de l’empire de Charlemagne, la France a grignoté ce qu’on appelait la Lotharingie que l’Allemagne n’a pas pu défendre faute d’état fort.

Alors à partir de quand la centralisation devient-elle un handicap ?

Quand nos voisins ont également bâti des états forts. Aujourd’hui, ils ont tous adopté une structure sinon fédérale, du moins régionalisée : Allemagne, Espagne, Italie, Belgique et la Suisse avec son propre système. En Europe je n’ai trouvé que deux exemples de pays semblables à la France : le Danemark et la Grèce. Le plus frappant, c’est que notre organisation s’apparente à celle des pays les moins développés de la planète. Et je ne parle pas des pays émergents qui sont pour la plupart dans des systèmes fédéraux. Regardez le Brésil, l’Inde, la Chine… Ils comptent tous plusieurs grandes métropoles qui se concurrencent entre elles dans l’intérêt du dynamisme de leur pays.

L’hypercentralisation ne serait donc pas adaptée à la mondialisation ?

Elle n’est plus de ce monde. La France perd contre un certain nombre de pays car les politiques pensent qu’avoir tout centré sur un seul lieu est une facilité. C’est vrai quand il suffit de traverser la ville pour régler une affaire. Mais ce système ne permet de développer qu’un seul territoire. La centralisation est non seulement politique, mais aussi économique et culturelle.

Vous oubliez l’essor de métropoles comme Bordeaux, Nantes ou Lyon !

Effectivement ces villes se développent, parfois très rapidement, alors que Paris paraît ankylosé, figée dans son histoire. Toutefois les choses n’ont pas tellement changées depuis Jean-François Gravier [auteur en 1947 de Paris et le désert français]. Le désert n’existe plus mais l’essentiel du pouvoir reste à Paris. Dans la tête de beaucoup d’hommes politiques, la crainte de l’éclatement est toujours vivante.

En dehors de la Corse, les mouvements régionalistes sont pourtant moribonds…

Oui, mais c’est lié à l’Histoire. L’Etat français s’est créé parce Paris a gagné contre les autres féodalités. Aujourd’hui encore, nombre de dirigeants redoutent un retour de l’irrédentisme s’ils accordent trop de pouvoir aux régions. Cela m’amuse par exemple d’entendre les médias nationaux parler de « barons locaux ». Cette vision sous-entend que sans l’Etat français, tout ne serait qu’interminables querelles gauloises. 

En citant l’Insee, vous soulignez que Paris perd chaque année 100 000 habitants. Cette dynamique démographique ne vous rend-elle pas optimiste ?

Sur le long terme, les migrations interrégionales vont rééquilibrer le territoire en faveur du Sud et de l’Ouest. Mais attention, il n’y a pas que Paris au nord. Le Nord Pas-de-Calais, la Lorraine, l’Alsace souffrent du phénomène de l’héliotropisme. Quoi qu’il en soit, l’époque où tous les Provinciaux qui avaient du talent montaient à la capitale semble révolue. Aujourd’hui, « on part s’installer en région ». Seuls certains domaines ne s’y prêtent pas, comme les médias. A l’exception d’Euronews à Lyon, qui n’est pas français, et d’Arte à Strasbourg, une exception spécifique, aucun média national n’est installé dans une grande ville qui n’est pas Paris. Problématique…

D’autres domaines ?

La politique bien sûr. C’est en partie logique pour la ville capitale. Mais dans un système qui serait plus démocratique, les représentants des régions, présidents d’exécutif ou sénateurs, devraient avoir un poids plus important à Paris sans avoir à y passer tout leur temps. Dans l’économie enfin, à quelques exceptions près comme la famille Mulliez dans le Nord ou Michelin à Clermont-Ferrand, toutes les grandes entreprises françaises se sont installées à Paris. Les nouvelles technologies pourraient changer la donne. Elles permettent une mobilité qui échappe à la centralisation. De plus en plus de personnes vivent dans plusieurs endroits, ce que Jean Viard appelle « la société de l’archipel ». Ce phénomène ne favorise pas la régionalisation – qui nécessite une volonté politique – mais il freine l’hypercentralisation.

Quel bilan faites-vous du passage de 22 à 13 régions ?

Celui d’un espoir déçu. Bien qu’on leur reconnaisse désormais un rôle économique, les régions sont à peine plus fortes, car elles n’ont pas de moyens. Auvergne Rhône-Alpes a un budget dix fois moins important que le Bade-Wurtemberg, en Allemagne. Bien sûr, les länder prennent en charge l’éducation, mais tout de même ! La régionalisation à 13 a certes corrigé des imperfections, comme la Normandie coupée en deux, mais elle a aussi créé des absurdités totales… La Bretagne n’a toujours pas Nantes et le Grand Est met les habitants d’Epernay avec ceux de Strasbourg. Cela n’a aucun sens ! Je plaide pour un rattachement de la Champagne à l’Ile-de-France. 

Quelle régionalisation aurait vos faveurs ?

L’Etat devrait supprimer tous les fonctionnaires déconcentrés – y compris ceux des impôts – pour laisser la place aux régions. Dans certains pays, même la police est régionalisée, sans que cela fasse courir un risque de sécession…

Références

  • La France, un destin, éd. l'Haramattan, 230 p.

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  1. Bonjour Alain,
    Je te rejoins entièrement sur ton analyse de la centralisation endémique française et le nouveau découpage souvent raté des 13 nouvelles régions toujours avec un pouvoir limité. À Lyon peut-être un jour prochain.

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