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Entretien - Prévention des risques 28/07/2016

Patrick Lagadec, spécialiste des crises majeures : « Le maire doit se préparer à l’imprévisible »

par Martine Kis
Patrick Lagadec © P.Marais

Face aux menaces de toute nature, environnementales, terroristes, etc., il faut anticiper et constituer une « Force de réflexion rapide (FRR) ». Une méthode et une pratique susceptibles d'aider les élus et leurs équipes « à prendre du recul sur l’opérationnel en pleine urgence ». Mais encore ? Entretien avec Patrick Lagadec, ancien directeur de recherche à l’Ecole polytechnique, spécialiste reconnu internationalement des risques majeurs, des situations de crise et des grandes ruptures.

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Le Courrier des maires : Les crises se succèdent : crises économique, climatique, environnementale, attentats terroristes… Comment les penser ?

Patrick Lagadec : Nous vivons dans un monde chaotique, turbulent, avec perte d’ancrage et des combinaisons de situations surprenantes. Par exemple, on sait qu’en cas d’inondation grave on risque en même temps une cyberattaque. Pendant l’ouragan Sandy, aux Etats-Unis en 2012, un incendie s’est déclaré, alors qu’il n’y avait plus d’eau. Il avait été provoqué par les batteries de voitures électriques qui n’aiment pas l’eau de mer…

Il faut donc se préparer à être surpris. Et arrêter de penser que la crise est un moment d’exception qui correspond à une case précise, avec des moyens et une chaîne qui va du maire — et si ce n’est pas le maire, le préfet — à la zone, l’Etat, l’Europe, l’Onu ! Ce système marche pour quelque chose de simple, pas pour les situations limites.

Il faut se préparer à être surpris. Et arrêter de penser que la crise est un moment d’exception… »

 

Quelle posture le maire doit-il adopter ?

P. Lagadec : Son rôle est de montrer que, même s’il est surpris, il sait encore agir. Il ne doit surtout pas dire que, la situation étant exceptionnelle, il n’est pas responsable. Il en perdrait toute crédibilité. Au contraire. Il doit affirmer qu’il est préparé pour l’imprévisible. Cette attitude est très éloignée de notre culture cartésienne, avec un plan pour chaque cas.

Il [le maire]  ne doit surtout pas dire que, la situation étant exceptionnelle, il n’est pas responsable. Il en perdrait toute crédibilité. »

 

Comment se préparer à l’imprévisible ?

P. Lagadec : Tout d’abord, en ayant une vision adaptée aux turbulences. Par exemple, en organisant un séminaire sur les situations non prévues, pour envisager ce qui se passe au-delà des plans, lorsque l’on se trouve face à une page blanche. Si les réponses à la question posée existent déjà, c’est la mauvaise question. Il ne s’agit surtout pas de faire des discours. On prend un papier et on réfléchit au cheminement de la pensée, à ce qui préoccupe. Naturellement, le maire doit être présent à ce séminaire.

Il faut abandonner la vision descendante, hiérarchique et linéaire de la société. »

Ensuite, il faut abandonner la vision descendante, hiérarchique et linéaire de la société. Aujourd’hui, les sociétés sont de plus en horizontales et connectées. Lors de Sandy, un général a reconnu que le seul moyen de s’en sortir est que les citoyens aident leurs voisins. Et il a fait débloquer les routes et apporter de quoi recharger les téléphones portables.

En France, Visov, une communauté virtuelle de « volontaires numériques », propose une interface entre les utilisateurs des réseaux sociaux et les autorités pour avoir une vision synthétique des événements. Les gens n’appellent plus le 18. Ils tweetent. Plusieurs services départementaux d’incendie et de secours y ont recours. Cela aide pour détecter les problèmes.

La préparation doit être collective, avec une organisation du cabinet et des services fluides, où l’on n’a pas peur de prendre la parole. Quand le maire sera chez le préfet, il faudra que ça continue à tourner !

La préparation doit être collective, avec une organisation du cabinet et des services fluides, où l’on n’a pas peur de prendre la parole. »

 

Concrètement, comment cela se traduit-il ?

P. Lagadec : Je prends l’exemple de Gilles Duval, maire d’une petite commune de l’île de Ré, pendant Xynthia. Il a cru à l’alerte et n’a pas été tétanisé par l’imprévu. Il est retourné dans sa mairie à 3 heures du matin, a organisé l’information des citoyens en s’appuyant sur des associations et leur réseau de correspondants internet, fait venir une grosse pelle qui lui permet de déblayer les accès et de renforcer les défenses maritimes, puis Gilles Duval a allumé les lumières de la mairie, symbole de présence. On comprend qu’il n’a pas peur. S’il ne s’était rien passé, cela aurait constitué un excellent exercice collectif !

[...] puis, Gilles Duval a allumé les lumières de la mairie, symbole de présence. On comprend qu’il n’a pas peur. »

 

Les crises d’aujourd’hui bousculent donc les schémas habituels ?

P. Lagadec : Il faut constituer une force de réflexion rapide (FRR), avec des personnes qui aiment bien naviguer en domaine inconnu. La crise détruit les références habituelles, les cartes traditionnelles. La FRR crée un espace de questionnement et d’inventivité qui permet de dépasser la surprise et de dépasser les blocages conventionnels. Il faut penser en dehors des cadres habituels. Parce qu’il n’y a plus de cadre !

La force de réflexion rapide crée un espace de questionnement et d’inventivité qui permet de dépasser la surprise et de dépasser les blocages conventionnels. »

 

Dicrim et plan communal de sauvegarde sont donc devenus obsolètes ?

P. Lagadec : Non. Ces documents sont la base. Mais en parallèle, il faut s’appuyer sur les personnalités détectées pendant les exercices. Cela demande une grande plasticité, mais permet des combinaisons intelligentes. Le maire est la clé de voûte de la cité, à l’intersection entre les structures administratives et le terreau social.

Première publication de cet entretien dans « Le Courrier des maires et des élus locaux », n° 0296, 15 décembre 2015 
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