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A lire 04/03/2016

De la philanthropie à la politique sociale, « l’avènement du sans-abri »

par Martine Kis

Dans les années 1870 apparaissent les vagabonds, pour lesquels commencent à s’ouvrir des asiles de nuit. L’historienne Lucia Katz dépeint un monde de l’assistance parcouru de débats, genèse de nos centres d’hébergements d’urgence.

Chaque hiver, les personnes à la rue retrouvent les honneurs des médias et des discours des politiques. Et cela fait environ 150 ans que cela dure.

Cette catégorie sociale est en effet apparue avec l’industrialisation, les mutations du monde rural et ouvrier, avec la défaite militaire et les débuts du chômage, ainsi que le montre Lucia Katz dans son ouvrage, court et éclairant, « L’avènement du sans-abri, les asiles de nuit, 1871-1914 ».

Fin de l’enfermement

Auparavant, les vagabonds, classe dangereuse, délinquante, était voués à l’enfermement. Avec la création des asiles de nuit, la catégorie des sans-abris peut être construite. C’est en 1872 que de riches notables catholiques, philanthropes, liés au milieu industriel, créent, à Marseille, le premier asile de nuit, l’Oeuvre de l’hospitalité de nuit. Ils sont ensuite imités à Paris.

Progressivement, l’hébergement temporaire et gratuit, caractéristique des asiles de nuit, s’institutionnalise. Dans les années 80, apparaissent ainsi les asiles municipaux, en réaction à la mainmise des catholiques sur les premiers établissements.

Surtout, progressivement, l’accueil inconditionnel se teinte de considérations morales : le nombre de sans-abris étant supérieurs à l’offre d’hébergement, il faut bien faire des choix.

Hébergement limité

Il n’est ainsi pas question de favoriser la paresse : l’hébergement est donc généralement limité à trois nuits, renouvelables après un ou deux mois seulement. Bien sûr, des exceptions existent, en fonction des difficultés de certain. Mais, les personnes ne doivent pas se sentir chez elles, elles devront circuler dès que l’administration l’ordonne.

D’ailleurs postuler à une place demande un certain savoir-faire. Il faut accéder à l’information, ne pas avoir d’argent, sinon, il faut aller dans un garni, être présent à l’heure d’ouverture des portes et savoir attendre, savoir faire reconnaître sa faiblesse et avoir honte de sa pauvreté, être obéissant, gage de réintégration.

Pour les philanthropes, il s’agit aussi de soustraire la personne à la rue à un destin de délinquant. Il s’agit en somme de police préventive.

Purifier les corps

Durant leur séjour, les hébergés dorment sur un lit, mais parfois seulement sur une banquette, des lits de camp inconfortables, qui découragent les candidats. Parfois aliments, soins médicaux sont disponibles, là aussi selon le mérite du sans-abri. Les corps sont purifiés, parfois de façon violente à l’acide phénique, période de l’hygiénisme triomphant oblige.

Le passage à l’asile étant souvent considéré comme une seconde naissance, des lectures et discussions politiques sont organisées, sur des thèmes soigneusement choisis pour l’édification morale, donner des cadres sociaux et moraux.

Certains établissements fournissent du travail. Un travail temporaire, sans responsabilité, pour des personnes dont en réalité on continue à se méfier, et qui servent de main-d’œuvre d’appoint pour des industries en crise.

Dans les asiles municipaux, ils peuvent, à partir de 1900, se constituer un petit pécule pour leur sortie. En particulier les établissements pour femmes, qui doivent travailler durant leur séjour.

Faire preuve de mérite individuel

On note un passage progressif de la philanthropie à la politique sociale, avec des gérants professionnels à la tête des asiles, souvent des militaires en retraite, imposant ordre et discipline.

Malgré tout, l’effort de réinsertion ne semble pas porter ses fruits. Le nombre de sans-abris reste important, un nombre important de pensionnaires restent dans le dispositif d’assistance. Et les sans-abris sont de nouveau vus comme des marginaux. L’effort doit désormais porter sur le prolétaire, note Lucia Katz.

L’auteur ne garde bien d’établir des analogies avec la situation actuelle. La philanthropie, les cadres moraux ne sont plus les mêmes.

Mais les sans-abris, renommés aujourd’hui SDF, constituent toujours une catégorie sociale regardée avec suspicion, pour lesquels aucun hébergement de longue durée n’est réellement envisagé, qui doivent faire preuve de mérite individuel pour que les institutions ou les associations s’intéressent à leur sort durablement.

A cet égard, cet ouvrage qui parle d’une période révolue depuis plus de 100 ans est un miroir de notre quotidien.

Références

  • Lucia Katz, «L’avènement du sans-abri. Les asiles de nuit 1871-1914 », éditions Libertalia, 158 p. 14 €.
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