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Essai 06/02/2016

Les conseillers, un entourage envahissant des élus… jusque dans les exécutifs locaux

par Aurélien Hélias
L'éminence grise, 1873, par Jean-Léon Jérôme (huile sur toile)

Qui sont les collaborateurs de cabinet et autres conseillers des exécutifs ? Une vingtaine de politistes, historiens, juristes et sociologues se sont longuement penchés sur cet « entourage » qui règne dans l’ombre des ministres, parlementaires et autres élus. Et notamment au cœur des collectivités locales, qui n’échappent pas au phénomène. Où l’on découvre que les cabinets y sont florissants au point de prendre le pas sur les collaborateurs parlementaires s’agissant des députés-maires et autres parlementaires à la tête d’un exécutif local.

« Les exécutifs politiques, qu’ils soient ministres ou présidents de région, maires de métropoles ou chefs d’Etat peuvent-ils encore travailler sans leurs entourages ? » Manifestement non, à lire l’imposant ouvrage « Le règne des ­entourages » (éd. Presses de Sciences-po) consacré par plusieurs chercheurs en sciences politiques et en droit aux cabinets des exécutifs.

Un phénomène largement répandu comme le montre l’étude de plusieurs pays membres de l’Union européenne dans cet essai collectif aussi passionnant que volumineux. Car des « créatures » du roi aux « dircab » et jeunes conseillers des deux derniers chefs de l’Etat, de la « cabinetocratie » bruxelloise aux conseillers de la Maison-Blanche, le phénomène a traversé les siècles et les frontières.

Ainsi le phénomène est bien ancré en France depuis l’apparition du « Conseil du Roi » sous l’Ancien Régime. Une figure dont ont hérité les différentes Républiques après la Révolution française et qui a aussi essaimé bien plus tard, mais de manière intense, en régions, à peine la décentralisation mise en place. Car oui, les exécutifs locaux ont aussi leurs « entourages ».

Les petites villes connaissent aussi l’inflation des conseillers

Un phénomène que les chercheurs font donc remonter au début des années 1980. « A l’occasion des vagues de décentralisation […], le système de cabinets a fait florès. Le cabinet du président de la région Midi-Pyrénées, l’ancien ministre Martin Malvy, ne comprenait pas moins d’une vingtaine de personnes (assistés de forces stagiaires issus de Sciences-po Toulouse) au cours des dernières années », observent ainsi les scrutateurs des « entourages » politiques dans les territoires.

Mais le phénomène ne se limiterait pas aux grands barons locaux. « Les maires de nos petites villes sont aussi souvent flanqués d’un directeur ou d’une directrice de cabinet, qui porte le titre sans que la chose existe, secondé par deux ou trois stagiaires issues de masters « doit des collectivités » ou « gouvernance territoriale » de la faculté de droit ou de l’IEP le plus proche », analysent-ils.

« Au total […], ce sont plusieurs milliers de collaborateurs politiques des exécutifs territoriaux que la décentralisation a fait apparaître en France. »

Quand « l’idéologie de proximité » prend le pas sur le reste

Au-delà de ces cabinets locaux qui « explosent », le règne des entourages met aussi au jour la montée en puissance de ces « conseillers de l’ombre ». Et notamment leur prise de pouvoir face aux collaborateurs parlementaires lorsque l’élu local est aussi député ou sénateur, voire eurodéputé.

Ainsi, alors que beaucoup de ces parlementaires n’ont souvent d’yeux que pour leur circonscription, « leurs collaborateurs sont déployés dans l’espace de la politique locale, reprenant à leur compte et diffusant une idéologie de “proximité”, de “localisme” et de “pragmatisme” », observent les auteurs avant de décrypter cette République des conseillers locaux.

Conséquence : la mission de promotion de l’intérêt général mais aussi la volonté de défendre la ligne de sa famille ligne politique, passerait le plus souvent au second plan au Palais-Bourbon comme au Palais du Luxembourg, au bénéfice des seuls intérêts locaux du territoire de la circonscription.

Des collaborateurs parlementaires « sous la tutelle » de la collectivité

Et c’est alors la fonction même de collaborateur parlementaire qui glisse imperceptiblement vers celle de conseiller spécial dédié à la défense des intérêts du territoire d’élection et de la collectivité locale qui lui est liée.

« Ils ont adopté le territoire de leur élu au point de considérer comme secondaires, voire intellectualistes, les marqueurs politiques au nom desquels ils sont censés porter en effigie l’étiquette du parti. Cette manière d’être contribue à […]  faire du local un espace qui n’a guère d’autre référence que lui-même, au point de les placer presque entièrement sous la tutelle des collectivités territoriales que pilotent leurs employeurs ».

Enfin, même le collaborateur parlementaire en devient rapidement un « facilitateur local » pour son parlementaire élu local : « plus importante est l’activité de maintien de l’ordre politique local garantissant à l’élu employeur un horizon électoral favorable : les assistants contribuent en effet à un réseau de relations politiques, cherchent à être au cœur des jeux et enjeux politiques territorialisés », éclairent les auteurs.

Quand le « dircab » régente l’action législative de son élu

De facto, le cabinet devient ainsi rapidement plus puissant que la permanence parlementaire puisque l’ancrage des députés et sénateurs « au sein d’un dispositif administratif dense et complexe comme peut l’être une mairie, un département ou une région prime, de même que la dimension exécutive prévaut sur le champ législatif dont ils ont la charge ». Or, « les collaborateurs sont inévitablement tributaires de cette hiérarchie » et les cabinets de maire ou de président de conseil départemental apparaissent plus étoffés et mieux armés ».

Conséquence : ce mode de fonctionnement et de cette hiérarchisation « relocalisent fortement le pouvoir entre les mains d’un autre auxiliaire – le directeur de cabinet – qui profite d’un statut encore plus consolidé, digne de la fonction publique ». Une éminence grise à l’échelle locale en somme !

Références

  • Le règne des entourages – Cabinets et conseillers de l’exécutif – Sous la direction de Jean-Michel Eymeri-Douzans, Xavier Bioy et Stéphane Mouton. Presses de Sciences-Po, 875 pages, 45 euros.

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