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Entretien - Très haut débit 22/06/2015

« On n’a pas le droit de laisser aux seules entreprises la responsabilité du déploiement du très haut débit »

par Marion Esquerré
Patrick Chaize, président de l'Avicca © Sénat

Patrick Chaize, maire de Vonnas et sénateur (LR) de l'Ain, a été élu président de l'Avicca le 16 juin 2015. Dans un entretien au Courrierdesmaires.fr, le directeur du syndicat intercommunal d'énergie et de e-communication de l'Ain (SIEA) fait un point sur le dossier « très haut débit », un enjeu incontournable de l'aménagement du territoire.

Cet article fait partie du dossier:

Fibre optique, e-services, éducation, patrimoine... les chantiers numériques des collectivités

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Courrierdesmaires.fr. En tant que nouveau président de l’Association des villes et collectivités pour les communications électroniques et l’audiovisuel (Avicca), quels objectifs vous êtes-vous fixés ?

Patrick Chaize. Les choses bougent beaucoup dans ce secteur. Donc, il faut s’adapter en permanence aux nouvelles situations. Mais l’objectif reste le même : défendre les collectivités locales, les accompagner, les protéger et favoriser les échanges d’expérience.

 

L’Avicca(1) intervient dans le champ de l’audiovisuel et des télécommunications mais semble se concentrer sur le très haut débit depuis quelques temps ?

P. C. Il y a une convergence des médias. La télévision, l’internet ou la téléphonie, mais aussi finalement les réseaux d’eau potable, d’électricité, de gaz, de surveillance de la circulation, les objets connectés… Tout cela converge vers un seul et même réseau que l’on pourrait appeler « réseau de communication électronique ».

Pour qu’il fonctionne au mieux, je suis convaincu que la solution est dans la fibre optique, d’où l’importance que l’association accorde au FFTH (Fiber to the home ou fibre jusqu’au domicile). Cela dit, je ne suis pas un ayatollah de la fibre. Je ne nie pas qu’il puisse y avoir des solutions alternatives ou complémentaires. Mais l’objectif final reste la fibre.

 

L’objectif 2022 doit être respecté car nous avons à faire à un véritable enjeu d’aménagement du territoire.

 

Le plan France THD fixé en 2013 avait comme objectif le THD partout en 2022. Estimez-vous l’échéance atteignable ?

P. C. L’objectif 2022 doit être respecté car nous avons à faire à un véritable enjeu d’aménagement du territoire. On se plaint de la désertification de nos territoires ruraux et à juste titre. Mais très franchement, si l’on n’apporte pas les services numériques aux territoires ruraux où, à mon avis, ils sont encore plus utiles qu’en milieu urbain pour compenser l’absence de services physiques, on risque d’aggraver leur situation.

Dans ce contexte, on n’a pas le droit de laisser aux seules entreprises la responsabilité du déploiement du très haut débit, sur le seul critère économique. Ce serait prendre le risque qu’en 2030, en 2035, des parties du territoire ne soient toujours pas raccordées et que s’installe une fracture numérique.

Or, les collectivités, qui souhaitent participer à l’effort d’aménagement numérique du territoire, font face depuis le début à une difficulté supplémentaire. Il est regrettable — mais c’est trop tard – que l’on n’ait pas eu une vision globale qui aurait permis aux collectivités de s’appuyer sur la rentabilité de certaines zones pour financer les zones qui le sont moins, et en définitive d‘avoir des projets d’infrastructure équilibrés.

On a laissé aux opérateurs privés la possibilité d’aller investir là où c’était rentable, en enlevant la crème du café des collectivités territoriales qui investissent dans des réseaux de fibre.

 

Les collectivités territoriales n’ont donc pas la possibilité de profiter des fruits de leurs investissements ?

P. C. Non. Et une autre difficulté s’ajoute ailleurs. Non seulement les collectivités déploient des réseaux de fibre optique parce que les opérateurs privés ne peuvent pas ou ne veulent pas le faire, pour des raisons économiques mais, une fois cet investissement opéré, elles n’ont pas la certitude que des services y seront commercialisés, notamment de la part des gros opérateurs nationaux. « Je viens, je viendrai… peut-être ou pas ». Ils profitent de leur liberté d’action. Et c’est un problème pour les retours sur investissement des collectivités. La clé est là.

 

Globalement, vous connaissez beaucoup de villes de province qui sont « fibrées » ?

 

Pourquoi les opérateurs n’y viennent-ils pas ?

P. C. Selon moi, il y a plusieurs raisons. D’abord, ils sont débordés de projets d’investissements. Il y a la téléphonie mobile, aussi… Regardez sur les zones conventionnées dans le cadre du plan national : où en sommes-nous des engagements pris par les opérateurs ? C’est un pet de lapin ! Ils nous disent « on a fait ci, on a fait ça ». Mais globalement, vous connaissez beaucoup de villes de province qui sont « fibrées » ?

Ensuite, certains ont un patrimoine dans le réseau cuivre (ADSL) qu’il est encore intéressant de valoriser, avant d’investir, de louer de la fibre ou de proposer des services sur une infrastructure nouvelle.

Troisième raison : techniquement, la religion « fibre optique » de certains opérateurs n’est pas faite. Finalement, ils veulent le bon outil tout de suite, au coût le plus faible. Ce sont souvent des questions de stratégie d’entreprise.

 

En cas de carence de commercialisation de service sur les réseaux d’initiative publique, les collectivités peuvent-elles proposer des offres ?

P. C. Oui. Mais elles n’ont pas la même attractivité. Aujourd’hui, qu’attend l’utilisateur particulier ? L’offre télé. C’est ce qui porte toute l’offre internet.

J’ai développé un réseau de 100 000 prises de FTTH-THD dans des zones blanches de l’Ain. A Giron, commune de 50 foyers, le téléphone marchait de temps en temps, on était sur le modem 57k et trois chaines de télé. La fibre et les offres des opérateurs alternatifs qui étaient proposées ont eu un succès unanime.

Dans les secteurs où il y avait 2 à 3 méga-octets de débit, donc l’internet mais pas l’offre télé par l’ADSL, on a pensé que l’on rencontrerait aussi du succès. Mais ça n’a attiré que 5% des foyers. Puis, Numéricable est arrivé sur ce réseau et le nombre d’abonnés est monté à 20-30%. Pourquoi ? Parce l’offre télé était là. L’internet très haut débit ne suffit pas à décider les particuliers.

Si les collectivités avaient la certitude que les gros opérateurs viennent proposer leur services sur leur réseau d’initiative publique et que ceux-ci génèrent des bénéfices, la bascule du cuivre vers la fibre se ferait plus facilement. La clé de réussite est là.

 

Les collectivités ne peuvent pas attendre que les grands opérateurs prennent la décision un jour de daigner venir sur leurs réseaux.

 

Que faire si les opérateurs ne se décident pas ?

P. C. Faire que les collectivités prennent leur responsabilité, qu’elles s’organisent par exemple pour créer un gros opérateur spécifique ou, dans tous les cas, qu’elles trouvent des solutions pour que la commercialisation existe. Elles ne peuvent pas attendre que les grands opérateurs prennent la décision un jour de daigner venir sur leurs réseaux. J’ai quelques idées, mais j’y travaille encore…

 

Est-ce qu’en faisant reposer le déploiement du THD sur les seules collectivités, on ne prend pas le risque d’inégalités territoriales ?

P. C. Je dirai que c’est un peu la loi de la décentralisation. Mais, franchement, je n’y crois pas trop. Il y a une telle pression, notamment de la part du monde économique, qu’aucun élu ne peut rester insensible à cela.

Le réseau très haut débit est le premier critère de choix d’implantation des acteurs économiques. Pour leur activité en elle-même, mais aussi pour attirer des collaborateurs, car l’internet est devenu un média indispensable au quotidien des gens pour accéder à des services et des loisirs.

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