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Entretien - Dérives sectaires 08/12/2014

Dounia Bouzar : « La théorie du complot est la plaque tournante de l’embrigadement des jeunes »

par Martine Kis
Dounia Bouzar, docteur en anthropologie, spécialiste du fait religieux. © V. Vincenzo

Via les réseaux sociaux, le discours jihadiste touche des jeunes de tous milieux sociaux et culturels. Les adultes restent souvent désemparés et ne font pas toujours bien la part entre conversion religieuse et embrigadement sectaire. Il existe pourtant des critères pour distinguer les situations, nous explique Dounia Bouzar, fondatrice du Centre de prévention contre les dérives sectaires liées à l’islam (CPDSI). Et les collectivités peuvent élaborer un référentiel permettant d’intervenir à bon escient, et le plus en amont possible.

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Prévenir et réprimer les dérives sectaires : la boîte à outils du maire

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Courrierdesmaires.fr. Depuis quelques mois, sont régulièrement cités des cas de jeunes en rupture, partis pour la Syrie, ou sur le point de prendre l’avion pour rejoindre les rangs de l’Etat islamique. Qui sont ces jeunes concernés par la propagande jihadiste ?

Dounia Bouzar(1). Avant, la propagande touchait surtout des jeunes garçons, fragiles d’un point de vue social ou familial, souvent avec des problèmes identitaires. Aujourd’hui, on assiste à une mutation du discours terroriste qui arrive à toucher des profils de jeunes très différents, pas forcément fragilisés.

Au niveau national, les jeunes concernés sont à part égale des filles et des garçons ; 50% d’entre eux n’avaient aucun lien avec l’Islam. Dans les 200 familles suivies par le CPDSI, on trouve des enfants de médecins, de hauts fonctionnaires, qui font des études, comme ces jeunes femmes en deuxième année de médecine ou de sciences-po.

 

Comment les recruteurs procèdent-ils ?

D. B. Depuis un an, ils ont affiné leurs techniques d’embrigadement. Cet embrigadement ne se déclare pas religieux d’emblée et ne passe pas par les mosquées. Désormais, ceux qui recrutent en France sont Français, parlent en français, surfent sur les débats français.

Par exemple, ils s’emparent du cas des mères voilées interdites d’accompagnement scolaire pour démontrer qu’il y a un complot contre les musulmans. Al-Nosra francophone(2) a développé un discours très efficace sur les jeunes qui a été repris par l’Etat islamique.

 

S’il n’y a pas de discours religieux, sur quels thèmes s’appuie cet embrigadement ?

D. B. On propose au jeune un choix d’identification. Par exemple, on lui fait croire qu’il a une mission humanitaire, comme sauver les enfants gazés par Bachar El Assad. On lui fait miroiter le fait d’aller faire la bataille contre les soldats de Bachar El Assad. Ou on lui propose de mettre fin aux injustices dans le monde. Les jeunes trouvent tout cela sur internet, où ils ont l’impression de choisir librement.

 

Le monde réel leur fait peur et ils le rejettent… Les garçons changent de nom, les filles effacent leurs contours physiques et se ressemblent toutes”

 

Dans une 2e étape, les recruteurs utilisent les techniques des dérives sectaires. On coupe les jeunes des interlocuteurs qui les socialisent. On les manipule avec les théories du complot en les persuadant que des sociétés secrètes veulent garder le pouvoir pour elles seules. Si bien que les jeunes perdent confiance dans les adultes, la médecine, la politique, les médias, l’industrie alimentaire… Le monde réel leur fait peur et ils le rejettent. Il y a dépersonnalisation des jeunes. Les garçons changent de nom, les filles effacent leurs contours physiques et se ressemblent toutes.

 

Quand l’islam arrive-t-il dans le discours ?

D. B. Dans une troisième étape seulement. A ce stade, le jeune est persuadé que seule une confrontation avec le monde peut le sauver, et on arrive ainsi à l’islam, seul capable de sauver l’humanité. Le jeune est persuadé qu’il a pour mission de régénérer le monde. Mais il doit le dissimuler, car on lui dit que si les autres le savent, ils seront jaloux et essaieront de le faire douter.

 

Comment les jeunes entrent-ils en contact avec les recruteurs ?

98% du discours terroriste passe par internet, sur Youtube, Facebook, les réseaux sociaux, sans contact physique, en recourant aux images des jeux vidéos, en empruntant des codes familiers aux jeunes dans le monde virtuel pour les faire basculer dans le monde réel. Le premier contact physique a parfois lieu seulement dans la voiture en direction de la Syrie.

 

Il arrive qu’une jeune fille reçoive 50 textos entre 3 heures et 5 heures du matin, où on l’appelle « ma perle d’amour adorée », comme si elle faisait partie d’une grande famille”

 

Il y a constitution d’une tribu numérique. Les terroristes maîtrisent parfaitement les réseaux sociaux. Il arrive qu’une jeune fille reçoive 50 textos entre 3 heures et 5 heures du matin, où on l’appelle « ma perle d’amour adorée », comme si elle faisait partie d’une grande famille.

Il y a parfois passage par une mosquée, avec une sorte de conversion. Ce qui complique les choses, car les intervenants sociaux croient alors à une conversion religieuse.

 

Comment dépister les cas d’embrigadement ?

D. B. Pas en s’appuyant sur la visibilité et la pratique religieuse, mais en mesurant des indicateurs de rupture. Il y en a quatre degrés.

  • Premier degré : le jeune ne fréquente plus ses anciens amis car ils sont impurs, ne sont pas dans le vrai.
  • Deuxième degré : le jeune arrête ses activités de loisirs – le sport, la peinture, la musique… –, car elles sont le produit de Satan.
  • Troisième degré : la rupture scolaire, car l’école enseigne les valeurs de Satan.
  • Quatrième degré : la rupture parentale, lorsque l’autorité du groupe se substitue à elle.

Lorsqu’un jeune perd son libre arbitre, est dans une posture de mimétisme, il est recommandé de faire attention.

Ce sont les critères utilisés par les écoutants du numéro vert anti-jihad mis en place le 29 avril dernier(3) et les agents des préfectures formés par le CIPD.

Ces indicateurs fonctionnent bien et permettent d’intervenir en amont. Déjà 600 familles ont appelé le numéro vert. Environ 40 mineurs ont été sauvés depuis septembre.

 

L’apparence ne permet pas de vérifier qu’il y a embrigadement. Le critère est la rupture sociale”

 

Quelle place pour le foulard chez les jeunes filles ?

D. B. Il faut distinguer le foulard, qui fait partie du débat musulman depuis 14 siècles, du vêtement qui supprime tout contour identitaire, que les wahhabites ont inventé il y a 60 ans, et que les radicaux prônent comme s’il faisait partie de l’islam.

Mais l’apparence ne permet pas de vérifier qu’il y a embrigadement. Le critère est la rupture sociale.

 

Intervenir ne risque-t-il pas de limiter la liberté religieuse ?

D. B. En réalité, quand un jeune se met en rupture au nom de Dieu, il s’agit de dérive sectaire et non de religion. Les radicaux veulent se faire passer pour de simples musulmans orthodoxes qui ont droit à la liberté de conscience.

Si on intervient, ils crient au complot contre l’islam. Cela amène à être laxiste envers eux. Par exemple, quand on tolère, dans une entreprise, qu’un homme refuse de serrer la main d’une femme.

 

Grenoble a construit un référentiel laïcité avec un groupe d’une trentaine de personnes, proviseurs, policiers, travailleurs sociaux, imams, élus… Tous les points sensibles sont abordés”

 

Comment les élus peuvent-ils intervenir ?

D. B. Il est important qu’ils disposent d’un référentiel. Qu’ils fassent la différence entre ce qui relève de la liberté du culte et de la dérive sectaire. Grenoble, par exemple, a construit un référentiel laïcité avec un groupe d’une trentaine de personnes, proviseurs, policiers, travailleurs sociaux, imams, élus… Tous les points sensibles sont abordés : l’alimentation à la cantine, les lieux de prière, la gestion associative, la neutralité professionnelle.

Chaque collectivité devrait procéder de même, de façon à ce que les agents sur le terrain sachent comment faire valeur commune. Il ne peut il y avoir un référentiel type, il dépend du contexte local.

Ce travail permet de croiser les regards et de libérer la parole. Souvent les dysfonctionnements ne remontent pas, par peur d’entraver la laïcité ou de passer pour islamophobe. Le référentiel établit le curseur entre radicalité et laïcité. Je connais le cas d’une école maternelle où 4 enfants de 3 ans déchiraient les images des livres en pensant protéger leurs camarades contre Satan.

Les instituteurs étaient bloqués, ne savaient ni comment désamorcer, ni comment parler avec les parents, des radicaux. Le travail sur le référentiel permet d’établir des réseaux, de définir une attitude, de savoir à qui s’adresser. Tous les intervenants disposant d’une grille de lecture, le jeune se heurte à la même posture. On passe ainsi des réactions subjectives à une posture professionnelle et politique. Le jeune ne peut plus manipuler son entourage puisque tout le monde partage le même diagnostic.

 

Que se passe-t-il avec les jeunes ainsi repérés ?

D. B. Nous menons, avec le CPDSI, un travail de première expérimentation de désembrigadement. On remet les jeunes touchés dans leur filiation, leur milieu amical. Leur contour identitaire est reconstitué.

Depuis septembre, nous avons eu dix expériences de désendoctrinement avec huit succès. Les deux derniers sont encore à un stade d’interrogation. Qui dit vrai ? Nous, l’Etat islamique ? Ne sont-ils pas victime d’un complot ?

La théorie du complot est la plaque tournante de l’embrigadement. Il est très compliqué d’en parler car les radicaux nous lisent et réagissent tout de suite en changeant leur discours.

Note 01:

Dounia Bouzar, anthropoloque du fait religieux, a créé en février 2014 le Centre de prévention contre les dérives sectaires liées à l’islam (CPDSI) après avoir reçu une soixantaine de coups de téléphone de parents ayant lu son livre, « Désamorcer l'islam radical, ces dérives sectaires qui défigurent l'islam ». Dans un premier temps – jusqu'en août dernier –, le CPDSI a travaillé bénévolement en accompagnant les parents et leurs enfants touchés. Début septembre, le CPDSI a été rattaché au CIPD et la Miviludes par le ministre de l'Intérieur et a été mandaté officiellement pour : l'étude du processus d'embrigadement en collaboration avec les familles suivies (au nombre de 200), qui a donné lieu à un rapport, « La métamorphose opérée chez le jeune par les nouveaux discours terroristes » ; la réalisation de clips contre le discours (« ils te diront, endoctrinement mode d'emploi », et bientôt « comment j'ai été endoctrinée » ; les premières expériences de désembrigadement, effectuées à la demande des autorités ou des parents dans toute la France (cellule mobile rattachée au CIPD et à la Miviludes). - Retourner au texte

Note 02:

Al-Nosra est un groupe djihadiste de rebelles armés affilié à Al-Qaïda, apparu dans le contexte de la guerre civile syrienne - Retourner au texte

Note 03:

Numéro vert anti-jihad : 0 800 005 696 - Retourner au texte

Références

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  1. On connaît bien, globalement, l’influence positive de l’éducation dans la lutte contre les extrémismes et l’embrigadement intellectuel. On sait combien les Talibans redoutent que les filles, en particulier, aillent à l’école et développent un esprit critique.
    De manière générale, on mesure à quel point il serait utile, en France comme ailleurs, de mener une action de fond d’éducation populaire. Celle-là même qui participe à établir une rupture entre les habitants et le politique. Cette action d’éducation permanente des adultes (on ne parle pas de formation, mais bien d’éducation !) serait la seule garante de la démocratie et de son ancrage dans les mentalités.
    Mais les détenteurs du pouvoir n’aiment pas beaucoup cette idée : permettre à chacun, en permanence, d’évaluer de manière critique la conduite de l’intérêt général. Ce serait pourtant la seule manière de bien faire !

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