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Entretien - Politique jeunesse 20/11/2014

Mathieu Cahn, président de l’Anacej : « Les jeunes sont désespérés par l’offre politique »

par Marion Esquerré
Mathieu Cahn, président de l‘Anacej © Mairie de Strasbourg

L'Association nationale des conseils d'enfants et de jeunes (Anacej) tenait son congrès les 28 et 29 octobre à Villeurbanne. A cette occasion, les adhérents ont élu à leur tête Mathieu Cahn, élu à la jeunesse de Strasbourg. Il le clame non sans ironie : les jeunes sont doués de raison et n'ont pas par ailleurs besoin qu'on les pousse pour s'engager dans une démarche citoyenne. En revanche, ils sont encore trop absents des débats et décisions publiques et se méfient du « personnel politique ». Il en appelle donc au retour d'une politique de terrain où la dialogue n'est pas qu'affaire de communication.

Courrierdesmaires.fr. La jeunesse est une des priorités gouvernementales depuis le début du quinquennat de François Hollande. Le résultat vous convient-il ?

Mathieu Cahn. Un certain nombre de choses ont été faites. Je pense notamment à la priorité donnée à l’éducation, à la volonté de favoriser l’emploi et l’insertion socio-professionnelle des jeunes avec notamment les emplois d’avenir ou encore la politique en faveur du développement du service civique.

Cela dit, il faut aller plus loin. Une politique jeunesse ne peut pas se résumer aux politiques éducatives, pas plus qu’une politique d’insertion professionnelle ne peut se résumer aux emplois d’avenir ou encore l’engagement au Service civique. Ce qui manque à toutes ces politiques sectorielles, c’est une colonne vertébrale commune. La politique jeunesse doit être transversale.

 

On parle de politique jeunesse mais cette dernière n’a souvent pas son mot à dire…

M. C. En effet, on fait pour les jeunes mais rarement avec eux. Ce qui est encore plus rare, c’est de les laisser faire. Sur ce sujet, nous devons avoir une réflexion globale. C’est plus compliqué à l’échelle nationale qu’au niveau local où il existe de nombreuses expérimentations, mais c’est indispensable car un fossé se creuse.

 

Les jeunes ont une vision plus ou moins caricaturale – surtout en ce moment – d’un personnel politique sans parole, d’un personnel politique des affaires et des petites phrases”

 

L’Anacej a récemment mené une étude avec Civic Planet, sur les comportements électoraux des jeunes. Elle montre que les jeunes ne sont pas désintéressés de la politique mais désespérés par l’offre politique des partis classiques – dans lesquels ils intègrent d’ailleurs le Front national, voire certains partis d’extrême gauche.

Quand on pousse un peu, c’est l’image des responsables politiques qui est en cause. Les jeunes ont une vision plus ou moins caricaturale – surtout en ce moment – d’un personnel politique sans parole, d’un personnel politique des affaires et des petites phrases. Ils réclament de l’honnêteté, de l’intégrité, du bon sens.

 

Comment combler ce fossé, notamment avec les jeunes éloignés des institutions publiques ?

M. C. La première chose à faire, c’est prendre le temps d’aller là où sont les jeunes, de les écouter, de dialoguer. Je ne parle pas de se déplacer avec des caméras, faire quatre photos, entendre trois jeunes et repartir. C’est un travail de fond, au quotidien.

Ensuite, la restauration de la confiance s’appuiera sur le fait que ces échanges puissent déboucher sur des réponses concrètes ou au moins des explications. Tous les élus sont confrontés à une demande sociale forte et impatiente et à leur propre incapacité à apporter des réponses immédiates. Les jeunes sont des êtres doués de raison, des adultes capables de comprendre que tout ne peut pas se faire dans un claquement de doigts. Le tout, c’est de leur expliquer.

 

Comment généraliser cette démarche qui, jusqu’à présent, dépend fortement des individus ?

M. C. En tant qu’élus à la jeunesse, nous avons un rôle de conviction auprès de nos collègues. Il faut l’avouer : il y en a que nous ne convaincrons jamais. C’est triste mais c’est comme ainsi. La plupart cependant finira par comprendre l’intérêt de cette démarche.

Je l’ai déjà dit dans le cabinet du maire de Strasbourg : « Quand il s’agit de jeunes, vous acceptez d’organiser des agendas avec des passages éclairs. Mais vous n’oseriez jamais cela avec une association d’anciens combattants ». C’est un peu abrupt mais c’est une réalité que les jeunes vivent comme du mépris.

A Strasbourg, nous avons une définition de la jeunesse : c’est l’âge des premières fois. Les élus à la jeunesse en particulier ne peuvent pas répondre à toutes les demandes relatives à la jeunesse, mais ils peuvent créer des cadres d’expression des jeunes et intervenir auprès de leurs collègues pour les pousser à l’écoute des jeunes.

 

C’est la multiplication des cadres, des lieux et des modalités qui permettra la coconstruction des politiques publiques avec la jeunesse”

 

La participation des jeunes fait l’objet de dispositifs locaux. Comment faire au niveau national ?

M. C. J’ai conscience que ces expérimentations trouvent très peu de débouchés dès que l’on monte au niveau national. Je n’ai pas de baguette magique, mais commençons déjà par y réfléchir sérieusement.

Le Forum français de la jeunesse est un embryon intéressant. Les échanges entre cette instance, créée par et pour les organisations de jeunesse, et les pouvoirs publics sont réguliers. Mais on n’est pas encore dans la coconstruction.

L’expérience locale montre que lorsque l’on souhaite dialoguer avec des jeunes, il n’y a pas une seule méthode qui permette de les toucher tous. Comme dirait Bourdieu, la jeunesse n’est qu’un mot.

Je pense qu’il existe une aspiration commune à l’autonomie mais les chances et atouts des jeunes sont divers. Il n’y a pas d’égalité. C’est la multiplication des cadres, des lieux et des modalités qui permettra la coconstruction des politiques publiques avec la jeunesse.

 

Le service civique va faire l’objet d’une réforme(1). Qu’en pensez-vous ?

M. C. Je ne vais pas donner une opinion tranchée sur le sujet. L’avenir de ce dispositif, et ce que l’on en attend, mérite une réflexion approfondie.

Initialement, le service civique est quand même conçu comme une forme d’engagement au service de la société. A ce titre, il me semble normal qu’il soit indemnisé, de sorte que les jeunes engagés aient un minimum de moyens pour s’assumer seuls.

Supprimer son indemnisation modifierait sa philosophie. Le service civique, ce n’est pas un engagement associatif bénévole. D’ailleurs, contrairement à ce que l’on entend souvent, les jeunes n’ont pas besoin qu’on les pousse pour s’engager dans le bénévolat. En revanche, comme n’importe quel citoyen, ils s’engagent dans le bénévolat d’autant plus aisément que, par ailleurs, leur intégration sociale et professionnelle se déroule de manière simple.

Ensuite, on ne peut pas nier que, pour le meilleur ou pour le pire d’ailleurs, le service civique est aussi devenu une manière d’acquérir une expérience qui pourra être valorisée dans un projet professionnel. Il faut le prendre en compte. Toute la difficulté, c’est d’éviter qu’il devienne un palliatif à la difficulté de créer de l’emploi pour les jeunes. Là encore, on changerait complètement de philosophie. Et parfois, on n’en est pas loin, j’en suis conscient.

Note 01:

Début novembre, sur TF1, François Hollande a évoqué la création future d'un service civique universel, en remplacement du service civique actuel. Basé d'abord sur le volontariat, il serait plus court, non indemnisé et, à son issue, le jeune recevrait une sorte de certification qu'il pourrait faire valoir dans son parcours professionnel. A terme, « si les Français le décidaient au cours d'un référendum », le service civique universel pourrait devenir obligatoire. - Retourner au texte

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  1. pour les jeunes qui sont déjà en insertion professionnelle ou sur le point de trouver un emploi, le service civique obligatoire peut être un inconvénient.

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