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Urbanisme 07/07/2014

Ecoquartiers contre marmoleum : un match à l’issue incertaine

par Martine Kis
couv-biblio-martine-juillet 2014 © PPUR

Un sol propre doit briller. Face à une telle évidence, les meilleurs programmes d'écoquartiers trouvent leurs limites. C'est que la technique ne peut pas modifier des comportements ancrés dans les usages depuis des siècles. Les ambitions des écoquartiers, qui représentent une part croissante de la production de logements en France, sont confrontés, dans cet ouvrage de Vincent Renauld à la réalité des usages et des savoir-faire. Le monde idéal des prospectus n'est pas si facile à atteindre.

Les écoquartiers ont le vent en poupe. Pas un projet d’aménagement qui ne se pare de ce titre. Nombre d’entre eux prétendent en outre être le premier, le plus important ou le plus innovant du territoire… Suite à des appels à projet, le ministère de l’Ecologie délivre un label, ce qui tend à donner une aura scientifique à ces quartiers. On ne peut plus parler de démarche militante, mais bel et bien d’une généralisation des écoquartiers.

Dans ce contexte, une analyse critique bienvenue est publiée sous la plume de Vincent Renauld, dans « Fabrication et usage des écoquartiers. Essai critique sur la généralisation de l’aménagement durable en France ».

 

Il existe « un hiatus fondamental entre, d’une part, les comportements nécessaires à la production et au fonctionnement des nouveautés techniques et, d’autre part, les savoir-faire et savoir-vivre en usage ».

 

Un bilan économique positif
L’auteur montre ainsi que construire un quartier répondant aux critères de la durabilité ne représente pas nécessairement un surcoût pour les différents acteurs de la construction. Bien au contraire. Certes, pour l’aménageur les études préalables peuvent être un peu plus coûteuses. Mais elles sont largement compensées par la densification des espaces construits et la végétalisation des espaces extérieurs, moins chers à aménager que la voirie. On estime en effet qu’un mail planté pour piétons et cyclistes est 2,5 fois moins onéreux qu’une voirie traditionnelle.

Pour la commune, souligne l’auteur, la mode des espaces verts rustiques, peu exigeants en entretien, réduit son inquiétude de se trouver face à d’importants frais de gestion.

Enfin, pour les constructeurs, le verdissement de la fiscalité ou le mode de calcul du loyer pour les bailleurs sociaux fait que leurs modèles d’affaires restent inchangés.

Mais qu’en est-il des principaux concernés, les habitants ? Le bilan des écoquartiers ne peut en effet être évalué que sur la durée, non sur le simple bilan d’une opération. Les usages sociaux s’adaptent-ils à une façon assez directive de concevoir le mode d’habiter ? Selon Vincent Renauld, ingénieur à l’Institut national des sciences appliquées (INSA) de Lyon, il existe « un hiatus fondamental entre, d’une part, les comportements nécessaires à la production et au fonctionnement des nouveautés techniques et, d’autre part, les savoir-faire et savoir-vivre en usage ».

Problèmes de construction
Premier problème donc, celui des savoir-faire des entreprises de construction face à des innovations qu’elles maîtrisent encore mal et pour lesquelles il leur faudrait du temps de formation et de mise en œuvre. Mais le promoteur, sur lequel pèse la pression de ses créanciers, le chantier doit avancer coûte que coûte. D’où des problèmes de pont thermique, d’étanchéité à l’air, de dysfonctionnement de la ventilation double flux, etc. qui compromettent les performances techniques du bâtiment et donc mettent à mal les objectifs de l’écoquartier.

 

On ne peut plus simplement ouvrir les fenêtres pour aérer, passer la serpillère pour faire briller son carrelage… Les modes de vie habituels sont remis en cause. »

 

Autre problème : l’habitat demande de modifier les comportements. On ne peut plus simplement ouvrir les fenêtres pour aérer, passer la serpillère pour faire briller son carrelage… Les modes de vie habituels sont remis en cause. De là, explique l’auteur, des formations, la sensibilisation, l’éducation environnementale. Les intervenants vont même jusqu’à s’adapter au public visé, comme dans le quartier De Bonne, à Grenoble, où le langage « peut varier du registre ludique au registre économique », avec bande dessinée pour les locataires sociaux.

Pédagogie obligatoire
Chez les intervenants, l’habitant d’un écoquartier est vu comme déclinant des activités relevant de la pédagogie, du repos, des jeux et des loisirs. Des pratiques que les concepteurs conçoivent pour lui à travers les aménagements. Derrière un idéal bucolique, c’est une vie bien encadrée qui se profile. Et qui, loin de se projeter vers le futur, arrive en droite ligne de la tradition hygiéniste du XIXe siècle. Ainsi, l’habitant doit contrôler la température ambiante, maîtriser parfaitement la circulation de l’air afin qu’il soit le plus sain possible, grâce aux filtres censés éliminer toutes poussières, pollens, acariens, etc. On pourrait ajouter la gestion des déchets, que l’auteur ne mentionne pas, qui, elle aussi, encadre les comportements dans tout le logement, de la cuisine au jardin. Ni sur la valorisation positive ou négative de tel mode de déplacement.

Des habitants objecteurs
Qu’en est-il dans la réalité des comportements ? Eh bien, les habitants objectent. Vincent Renauld donne quelques exemples de comportements sur lesquels il n’y aurait rien à dire dans des circonstances habituelles, et qui deviennent inadaptés dans un écoquartier.

 

Les habitants « rusent », c’est-à-dire, explique l’auteur, soit bricolent, soit contournent les écotechniques. »

 

Il en va ainsi de l’entretien des sols en marmoleum dans le quartier De Bonne, à Grenoble. Ce matériau considéré comme particulièrement écologique et sain n’exige, pour son entretien, que très peu d’eau et pas de détergent. Son apparence est terne. Les foyers ont été sensibilisés à plusieurs reprises à ces particularités. Mais rien n’y fait. Pour les habitants, la propreté s’obtient avec de l’eau et des produits détergents et le résultat doit être un sol brillant. Conséquence : un matériau qui réagit avec les produits en émettant une odeur désagréable qui évoque le sale et qui ne brille pas, ce qui incite les habitants à augmenter encore les quantités de produits et en utilisant des diffuseurs de parfum. En outre, le revêtement, conçu pour durer très longtemps, se dégrade rapidement et doit être remplacé.

Autre problème, celui des interrupteurs coupeurs de veille. Situé près de l’interrupteur du plafonnier, il permet de couper la prise située là où les concepteurs imaginaient la télévision et les appareils ayant des veilles. L’habitant étant censé l’utiliser avant de se coucher ou lors d’absences prolongées. Dans la pratique, il coupe également le modem, l’ordinateur, le téléphone. Cet interrupteur est donc soit condamné, soit détourné de son usage en y reliant une lampe d’appoint comme un halogène, ce qui permet de l’allumer sans se baisser, ou une guirlande électrique de Noël.

La végétalisation des façades connaît une certaine vogue. Le côté esthétique en est quasi unanimement salué. Sauf lorsque la végétation devient importante, avec son cortège d’insectes et de feuilles mortes. Ce qui pousse des habitants à utiliser des insecticides pour se débarrasser des araignées, à tailler les plantes ou même à détourner le système d’arrosage pour limiter la croissance. Ainsi, les habitants « rusent », c’est-à-dire, explique l’auteur, soit bricolent, soit contournent les écotechniques.

 

« Ne vous déshabillez pas dans votre chambre à coucher ; C’est peu propre et cela crée un désordre pénible » !

 

Déjà, au XXe siècle, Marcel Lods et Le Corbusier considéraient qu’il était du devoir de l’architecte d’éduquer les habitants à l’usage d’un logement moderne. Le « Manuel de l’habitation » de Le Corbusier, dont Vincent Renauld donne un extrait, semble à cet égard plus relever d’une pathologie maniaque que d’une démarche rationnelle… « Ne vous déshabillez pas dans votre chambre à coucher ; C’est peu propre et cela crée un désordre pénible » ! Autre perle « Le gramophone (…) vous donnera des interprétations exactes de fugues de Bach et vous évitera la salle de concert et les rhumes, le délire des virtuoses », etc. Les écoquartiers s’inscrivent dans cette ligne.

Vincent Renauld le souligne, le problème des usages, aujourd’hui, n’est donc pas inédit. Il découle de l’obsolescence des savoirs impliqués par de nouveaux objets qui mettent fin aux savoir-faire.

 

Références

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