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Municipales 2014 01/04/2014

Le Front national s’ancre sur le terrain

par Martine Kis
Marine Le Pen, présidente du FN © Flickr/blandinelc

Les bons scores du Front national, qui reflètent un vote d’adhésion et non plus protestataire, font qu’il commence à reconstituer un réseau d’élus de terrain. Le faible nombre de listes présentées par rapport au nombre de communes françaises relativise cependant son poids sur le territoire.

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La progression de Front national est évidente. « Il ne faut ni la minimiser, ni l’exagérer », remarque Nonna Mayer, directrice de recherche au CNRS (1). Le FN bénéficie d’une dynamique certaine, avec une dizaine de villes gagnées, contre 5 en 1995. Mais le raz-de-marée prédit par certains ne s’est pas produit : Avignon, Perpignan, Saint-Gilles, Forbach… ont résisté. Et le parti de Marine Le Pen ne remporte aucune ville de l’importance de Toulon, comme en 1995.

Surtout, la majorité des 36 000 maires n’est pas concernée, puisque le Front national n’a présenté des listes que dans 597 communes de plus de 1 000 habitants, pour se maintenir ensuite dans 229 communes au second tour.

Un parti en reconstruction
Au premier tour, le FN a obtenu en moyenne 15 % des suffrages dans les villes où il présentait une liste. Soit pas tout à fait le niveau du 1er tour de l’élection présidentielle, lorsque Marine Le Pen attirait 17,9 % des électeurs. Toujours au premier tour, le FN a cependant dépassé la barre des 30 % de suffrages exprimés dans 26 villes de 10 000 habitants et plus.

Ce résultat suffit-il à en faire le premier parti de France, comme le clame sa présidente ? « Non », selon Nonna Mayer. Mais le FN est en reconstruction. Il reconstitue  ses fédérations, implante ses militants sur le terrain. Il redevient un parti de terrain, ce qu’il n’était plus depuis la scission de Bruno Mégret, en 1998, qui était parti en emmenant avec lui des élus et représentants locaux.

La conception de la gauche selon laquelle le vote Front national s’exprime au premier tour et disparaît au second est fausse : il progresse entre les deux tours. »

Vincent Tiberj, chercheur au centre d’études européennes, Sciences Po

 

Un vote d’adhésion
Solidement ancré dans le paysage politique, le vote FN n’est plus un vote protestataire. « Marine Le Pen a raison, il s’agit désormais d’un vote d’adhésion, reconnaît Vincent Tiberj, chercheur au centre d’études européennes à Sciences Po. La conception de la gauche selon laquelle le vote Front national s’exprime au premier tour et disparaît au second est fausse : il progresse entre les deux tours. »

En outre, le lien traditionnellement établi entre fort taux d’abstention et bon score FN n’est plus aussi solide. Au contraire. Dans les villes où il a obtenu entre 15 % et 20 % des voix la participation a été en moyenne de 57 %, contre 36,3 % en moyenne nationale ; elle a été de 59 % lorsqu’il a eu 20 % à 30 % des voix et atteint 62 % lorsque les suffrages dépassent les 30 %.

L’UMP n’a donc pas réussi à attirer des électeurs frontistes très bien mobilisés. « Normalement, une fois dans l’opposition, un parti récupère les électeurs ralliés aux extrêmes lorsqu’il était au pouvoir, remarque Pierre Martin, politologue à l’IEP de Grenoble, CNRS-PACTE, et chargé de mission à la FNSP. Cela est dû à l’impact de la très mauvaise image nationale de l’UMP, de ses déchirements et des scandales. »

Autre conséquence de ce retour sur le terrain, plus discret que la prise d’une mairie, mais de poids pour l’avenir : l’élection de 1 372 conseillers municipaux. « Un nombre record », confirme Nonna Mayer. Autant d’élus qui pourront prendre la parole, disposeront d’une tribune et prépareront le terrain pour des élections futures.

Le vote de ceux qui ont peur
Dans un entretien au Courrier des maires, Nonna Mayer explique que les électeurs frontistes ne sont pas les personnes en situation précaires qui, elles, ont plutôt tendance à s’abstenir. Ceux qui votent FN sont les non-précaires, ceux qui ont peur de perdre leur qualification, leur petit capital. Ils en veulent aux immigrés, aux « profiteurs », aux « assistés ».

© Flickr-Manu-le-Manu

Les femmes dans le prolétariat de service rejetaient le parti de Jean-Marie Le Pen, à cause d’un discours cru et très sexué, et de ses positions traditionnelles. Marine Le Pen, elle, est vue comme plus souple, plus nuancée. »

Nonna Mayer, directrice de recherche au CNRS

 

Tous les électeurs frontistes se retrouvent donc dans un discours anti-immigrés et de rejet de l’Europe. Mais, dans le sud-est de la France, le vote FN  émane plutôt de petits commerçants et d’employés dont la vision de la société est ethnocentriste et autoritaire. En revanche, le vote « ouvriéro-lepéniste » des milieux populaires du nord de la France exprime une demande plus sociale et de protection.

« Le FN ne met pas en cohérence ces deux électorats », constate Vincent Tiberj. Désormais, les femmes dans le prolétariat de services n’ont plus de réticence à voter FN,  ajoute Nonna Mayer. « Elles rejetaient le parti de Jean-Marie Le Pen, poursuit la chercheuse, à cause d’un discours cru et très sexué et de ses positions très traditionnelles. Marine Le Pen, par contre, est vue comme plus souple, plus nuancée. On dit : “C’est une femme, elle est courageuse, franche, on comprend ce qu’elle dit…” Et ce discours n’est pas seulement celui de femmes. »

Pas de tripartisme
Peut-on parler de tripartisme ? Non. « FN et UMP se battent pour les mêmes électeurs », constate Vincent Tiberj. Même si l’UMP reste devant, dans nombre de villes ses positions sont grignotées par le Front national. Ainsi à Lille où, au second tour, l’UMP est en recul par rapport à 2008, pendant que le FN, absent en 2008, obtient 18,22 % des suffrages en 2014, Jusqu’à la caricature d’Hénin-Beaumont, où l’UMP a disparu.

A l’épreuve du réel
« La force du FN est de ne pas avoir été au pouvoir », constate Nonna Mayer. Désormais, il lui faudra gérer des villes.

Eric Kerrouche© E.K.
Si le FN réussit, il s’enracinera dans le temps. »

Eric Kerrouche, directeur de recherche au CNRS.

 

 

Paradoxalement, c’est maintenant que Marine Le Pen risque d’affronter des difficultés. En effet, si les nouveaux maires gèrent correctement les villes, ce sera en devenant un parti comme les autres. S’ils n’y parviennent pas, ils décevront leurs électeurs.

Elus dans des villes pauvres, aux finances souvent exsangues, ayant annoncé qu’ils allaient réduire les impôts, confrontés à la réalité économique mais aussi réglementaire, les nouveaux maires frontistes auront du mal à répondre à toutes les attentes qu’ils auront suscitées.

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