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Développement durable 28/02/2014

Jean-Yves Caullet, président de l’ONF : « Ne plus laisser l’avenir de la forêt dans les seules mains des spécialistes »

par Marion Esquerré
Jean Yves Caullet © C. Baroche/ONF

Près d'un an après sa prise de fonction à la présidence de l'Office national des forêts (ONF), Jean-Yves Caullet (photo), également député-maire d'Avallon (Yonne), revient sur la situation interne de l'organisme public confronté depuis des années à un profond malaise social. Sa présidence s'inscrit par ailleurs dans un contexte favorable à la forêt, entre plan de relance de l'industrie du bois et loi d'avenir pour l'agriculture, l'alimentation et la forêt, à la définition desquels il a largement contribué.

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Courrierdesmaires.fr. Vous êtes l’auteur d’un rapport sur la filière bois, qui a inspiré le volet forêt du projet de loi d’avenir pour l’agriculture, et rapporteur de la commission développement durable sur la loi. En quoi êtes-vous satisfait du texte tel qu’il sera présenté au Sénat prochainement?

Jean-Yves Caullet : D’abord, la loi reconnait comme d’intérêt général un certain nombre de fonctions de la forêt qui ne consistent pas seulement à produire du bois. Notamment, et je suis très content d’avoir obtenu cela au cours des travaux parlementaires, on parle désormais de deux nouvelles fonctions : la fixation du carbone et la protection des ressources en eau. La loi prévoit que ces fonctionnalités hors production de bois pourront faire l’objet de rémunérations et que ces rémunérations éventuelles pourront à l’avenir alimenter le « fonds stratégique de la forêt et du bois ».(1)

Cela prépare le terrain pour que, demain, la forêt française bénéficie enfin de la rémunération des services qu’elle rend à l’ensemble de la société et ainsi se renouveler. La forêt rapporte beaucoup. Elle demande peu. Encore faut il lui accorder ce peu.

Que penser de l’obligation de soumettre les orientations nationales à un débat public ?

J.-Y. C. C’est le deuxième point auquel je suis attaché : cette obligation, désormais, de soumettre les orientations nationales – le plan national et les plans régionaux qui vont en découler – à un débat public au sens de la Commission nationale du débat public.

La Nation doit enfin s’intéresser à l’avenir de la forêt, celui-ci ne doit plus être laissé entre les seules mains des spécialistes. C’est à ce moment là j’espère que l’on parlera sincèrement de la multifonctionnalité de la forêt, des modalités de son exploitation, que l’on sensibilisera tout le monde au fait que l’avenir de la forêt s’inscrit sur des temps longs.

Enfin la loi œuvre à limiter l’émiettement du patrimoine forestier et à remettre le plus possible de parcelles dans le circuit de la gestion forestière et de la production. Elle crée le statut de « groupement d’intérêt écologique et économique forestier » qui incite les petits propriétaires à se regrouper. Elle crée aussi des petites prérogatives pour les communes comme le « droit de préférence » jusque-là réservé aux propriétaires privés, le droit de préemption sur les biens vacants et sans maître ou sur les forêts privées en vente, contiguës aux leurs.

Les communes deviendront les opérateurs d’une sorte de remembrement forestier. Elles sont le meilleur lieu de décision pour mener des politiques foncières, dynamiser les activités en contact avec les acteurs de l’aval de la filière…

Les ministères du Redressement productif, de l’Agriculture et de la forêt et de l’Egalité des territoires et du logement ont lancé à l’automne dernier un plan national d’action pour l’avenir des industries de transformation du bois. Quel rôle peut jouer l’ONF dans ce domaine ?

J.-Y. C. La première responsabilité de l’ONF est de faire de la sylviculture de qualité. La forêt publique doit produire du bois en quantité, en qualité et dans des conditions d’exploitation respectueuses des fonction sociales et environnementales de la forêt.

Nous sommes par ailleurs un partenaire du monde de la transformation. Nous signons des contrats pluriannuels avec des industriels qui leur garantit tant de mètres cubes de telle essence par an à tel prix dans un contexte commercial où les forestiers privés ou communaux, contrairement aux agriculteurs par exemple, ne sont pas obligés de couper s’ils estiment que les tarifs du marché sont trop bas pour vendre.

L’ONF essaye donc avec les contrats de jouer un rôle de tampon pour ne pas mettre la filière dans des difficultés sporadiques.

Enfin, nous avons le devoir aussi d’expérimenter de nouvelles techniques sylvicoles, de nouvelles façons de faire.

Un audit socio-organisationnel a été lancé en 2011 à la suite de plusieurs suicides d’agents de l’ONF. Des négociations ont été lancées en 2013 à partir des résultats de cet audit. Mais seuls des syndicats minoritaires ont approuvé le plan d’action qui en est ressorti. N’est-ce pas un peu risqué de mettre en œuvre un plan qui n’est pas approuvé par une majorité ?

J.-Y. C. La proposition de plan d’action n’a pas été approuvée, essentiellement – je caricature –, parce que celui-ci ne remettait pas en cause l’orientation générale de l’Office, en particulier l’objectif budgétaire de réduction des effectifs. Dès lors que l’on a négocié sans remettre en cause le principe de réduction, on peut comprendre que les syndicats aient des difficultés à considérer comme satisfaisant le résultat des négociations.

Néanmoins, il me semble qu’il aurait été dangereux de ne rien faire et de jeter par la fenêtre le travail de cette négociation. Par conséquent, et c’est la position que j’ai défendu devant le conseil d’administration de l’ONF, la direction générale de l’ONF a pris ses responsabilités. Elle met en œuvre des actions en sachant bien ce qui a été accueilli favorablement, ou pas, par les salariés.

 

L’ONF s’impose des planchers en termes de nombre d’unités et d’agents par unité, pour toucher le moins possible au maillage territorial”

 

A mon sens, l’important est de ne pas appliquer d’une façon uniforme la nouvelle organisation mais de l’adapter à la diversité des situations territoriales et de ne pas s’enfermer dans une mise en œuvre hiérarchique à un moment où il est indispensable de faire adhérer l’ensemble de la maison à une nouvelle perspective.

Concrètement, quels sont les grands principes de cette réorganisation ?

J.-Y. C. D’abord, même si nous poursuivons l’objectif de réduction d’effectifs, j’ai fait adopter une résolution par le CA, le 27 juin dernier, qui engage l’ONF à mettre en œuvre cette réduction en privilégiant les fonctions opérationnelles de l’Office et garantit le maintien du modèle de l’ONF auquel sont attachés les agents.

Cela veut dire que l’on s’impose des planchers en termes de nombre d’unités et d’agents par unité, pour toucher le moins possible au maillage de l’ONF sur le territoire. C’est aussi une opération vérité car des postes sont laissés vacants depuis longtemps sans que ne soit jamais dit clairement s’ils seront un jour pourvus ou non. Il s’agit de clarifier les choses pour ne pas laisser les agents dans cette situation floue et anxiogène.

On a réaffirmé aussi le rôle des agences territoriales. C’est un point clé de la réorganisation. Dans la fameuse gestion matricielle mise en place à l’ONF depuis quelques années, on se retrouve avec des directions thématiques qui produisent chacune des orientations. L’agence territoriale doit servir d’intermédiaire, être le réceptacle et l’ordonnateur de ces orientations avant qu’elles n’arrivent à l’agent.

Enfin, beaucoup de difficultés sont présentées sous l’angle managérial : « on se sait pas », « on a l’impression de n’être plus maître de son affaire », etc. Il y a tout un tas d’interrogations de ce type qui sont de l’ordre de la fonctionnalité du management et sur lesquelles on a des progrès à faire, bien entendu.

Vous sentez-vous soutenu par l’Etat qui est tout de même l’initiateur des réformes à l’origine de ce malaise ?

J.-Y. C. Dès 2012, l’actuel président de la République a écrit une lettre dans laquelle il a garanti son attachement à la gestion publique par un établissement public de la forêt publique pour qu’elle soit durable et multifonctionnelle. Ce message-là, strictement politique, signifie qu’au plus haut niveau de l’Etat, il n’est plus question aujourd’hui de démanteler, de privatiser ou de régionaliser.

Depuis, est arrivé un autre événement important : le gouvernement a décidé d’un « rebasage » budgétaire de 30 millions d’euros. Il ne s’agit pas d’un replâtrage exceptionnel mais d’une hausse durable du budget de l’ONF. Cela montre à la « famille ONF » que lorsque l’Etat dit « je suis attaché à l’établissement public », ce n’est pas que du baratin. Cela ne retire pas les difficultés à venir mais c’est mieux de se battre sans désaccord de principe et avec un appui budgétaire de l’Etat.

Ces difficultés ont-elles encore des répercussions sur les relations entre l’ONF et les communes forestières, qui n’ont pas toujours été au beau fixe ?

J.-Y. C. Quand les difficultés ont débuté, les agents de terrain ont évidemment pris contact avec les élus et ceux-ci ont interpellé l’ONF. Cette demande de relais des élus locaux par les personnels est tout à fait normale.

Maintenant, comme il y a aussi un partenariat global entre les communes forestières, l’Etat et l’ONF sur l’ensemble des orientations et que les communes forestières, comme elles l’ont exprimé clairement, ont l’impression d’être entendues, y compris dans le cadre des nouvelles orientations de l’Office et dans celui de la loi, le dialogue est bon. Encore une fois, nous n’avons pas gommé les difficultés mais nous les affrontons dans un contexte très différent et beaucoup plus constructif.

Note 01:

Fonds créé par la loi de finances initiale 2014. - Retourner au texte

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  1. La gestion durable des forêts ? Quel avenir sur le long terme ?

    Je vous donne mes impressions concernant un document émis par l’ONF intitulé « La Gestion durable des forêts publiques ».
    Ce document intéressant sur la forme, nous dit ce qui serait bon pour la forêt, pour préserver TOUTES ses fonctions et services. Comment être contre un maintien ou une amélioration de la biodiversité forestière…On ne peut qu’être pour !
    Mais, ce document porte aussi à réflexion car il contient des remarques ou certitudes qui sont contredites par d’autres scientifiques ou experts en écologies forestières.
    Actuellement, l’ONF fait une campagne médiatique pour expliquer que l’accroissement des volumes coupés en forêts publiques est une bonne chose pour la société et le milieu forestier…Je regrette par exemple que cet établissement dont j’ai partagé les valeurs passées, ne se défende pas plus fortement contre ces directives du « couper plus » ! C’est une insulte faite aux anciens gestionnaires qui avaient leur expérience et leur savoir au service de la forêt en élaborant des plans de gestion conforme aux réalités de terrain, des milieux associés…et indépendants de décisions politiques. Depuis très longtemps, ils ont fait des inventaires, créé des accès routiers, planté et fait en sorte que tout fonctionne de mieux en mieux, récolté et vendre les produits…Continuer à progresser sur tous les besoins et les attentes de la société, quoi de plus normal ! Mais leur dire du jour au lendemain que la forêt était sous-exploitée, mal gérée au plan écologique et économique ! Quelle prétention ! Voir la page 5 du document ONF.
    Laissons les forestiers agir en dehors de ces pressions, ils savent faire leur métier avec passion et responsabilité. Mais la réalité est tout autre ! Il faut mettre des volumes supplémentaires sur le marché : plus 20 millions/an, chiffre rappelé par les Ministères de tutelle…et pourtant, les prétentions de l’IFN quant à la ressource forestière, sont revues à la baisse… Ces volumes supplémentaires sont en contradiction avec les anciens plans de gestion des forêts publiques. Il faut savoir aussi que les derniers « aménagements » forestiers tiennent compte de ces nouvelles directives politiques du « couper plus ». Quelle crédibilité attendre de ceux-ci ?
    La notion élémentaire en matière de gestion d’un massif forestier est l’inventaire pied à pied des peuplements forestiers, seule méthode qui garantisse les volumes sur pied, les accroissements donc les possibilité/volume réelles d’un massif (réf. DUCHIRON).

    Pour en revenir au document de « gestion durable » de l’ONF, il est une réalité partagée par tous : celle d’une augmentation de la surface forestière française : essentiellement la forêt privée, doublement en 150 ans (en légère régression depuis quelques années) ! Nul ne le conteste ! mais comme je l’avais déjà écrit, cette augmentation de surface s’est traduite automatiquement par une augmentation globale et progressive des volumes prélevés : Plus 43% en forêts domaniales sur les trente dernières années ( rapport de la Cour des comptes) et plus 64% entre 1966 et 2010 selon un rapport du Président de l’ONF ( Mr Gaymard). Voir la page 9 du document ONF…alors que la surface des forêts publiques n’a pas augmenté !
    Il y a donc bien un ajustement automatique et progressif de la croissance et de la récolte ! C’était le rôle des plans de gestion passés…réactualisés tous les 15 ans environ !
    Quant au déficit de la balance commerciale de la filière bois, il faudrait aussi dire que la forêt française est exportatrice de bois feuillus en grumes (les ¾ des volumes forestiers français).

    La forêt française n’est pas, contrairement à ce que l’on laisse croire, déficitaire sur sa production de bois car elle exporte plus que ce qu’elle importe, par contre le déficit de la balance commerciale de la filière bois est dû aux entreprises de transformation du bois pas suffisantes pour donner de la valeur ajoutée à cette matière première. Voir page 10 du doc.ONF.
    Sur la sylviculture intensive préconisée par l’ONF pour améliorer les écosystèmes, améliorer les rendements et les qualités des peuplements forestiers, elle est, pour beaucoup de scientifiques de l’ex-Cemagref ou de l’INRA ou d’experts forestiers, source de dangers à moyen terme, danger pour l’économie de la filière, pour l’écologie forestière…

    Certaines notions sylvicoles ONF sont contestées : la faiblesse des volumes sur pied à l’Ha, les éclaircies trop fortes qui ne favorisent pas ni la qualité, ni la résistance aux incidents climatiques, sécheresse, tempêtes, les microclimats forestiers perturbés (notions de lumière et d’humidité ambiante, d’évaporation du sol, insolation des sous étages…). Les diamètres d’exploitation revus à la baisse, de même les temps de passage entre deux coupes (rotation) raccourcis eux-aussi ! (notions critiquées par les chercheurs écologues) Des recherches de l’INRA CARBOFOR publié en 2010 (Lousteau) confirment que les cycles longs permettent un meilleur stockage du carbone que les cycles courts.
    La thèse de Vallet (2005) confirme également l’intérêt des peuplements plus âgés pour le stockage du carbone.

    Savez-vous que les forêts françaises ont le plus faible volume de bois sur pied à l’hectare des forêts Européennes : France 160 à 170 M3/ha (source IFN), Suisse 330 M3/ha, Allemagne et Slovénie 280 M3/ha, Luxembourg 250M3/ha, Belgique 210 M3/ha, Autriche 350 M3/ha…
    Alors ? faut-il continuer à sous capitaliser ?. voir page 6 du doc. ONF.
    La qualité technique du bois est liée à la densité des peuplements forestiers :
    Forte densité = accroissements plus fins et réguliers, moins de décroissance, meilleur élancement, moins de branches…
    Faible densité = arbres plus courts, plus coniques et plus branchus…
    Depuis toujours, le forestier sait toute l’importance du milieu, l’ambiance forestière qui est le résultat d’un jeu subtil entre l’ombre et la lumière et de la lutte des espèces pour atteindre cette fameuse lumière le plus rapidement possible, pour tout simplement survivre…Une certaine densité favorise les relations complexes du système racinaire avec les champignons mycorhiziens…les peuplements espacés nuisent à cette relation de vie.
    Depuis toujours, le forestier par son travail de sylviculture, permettait à la forêt, de s’améliorer génétiquement par la priorité donnée aux plus beaux spécimens…c’était un choix individuel de l’arbre, une sylviculture pied par pied, méticuleuse et combien valorisante ! Il savait doser les espèces d’ombre et de lumière…son coup de marteau était le résultat de tout un savoir, de toute une sensibilité mise au service de la forêt et non de directives commerciales !
    Tout le contraire d’une gestion forestière collectiviste qui ne peut qu’être productiviste, quantitative et dangereuse pour le fonctionnement global de ces écosystèmes.
    « L’objectif d’augmentation de la récolte conduit dans certaines régions à prélever au-delà de l’accroissement naturel. Or, le fait que l’accroissement naturel ne soit pas entièrement récolté permet aux formations forestières jeunes de mûrir, de restaurer la biodiversité menacée qui est dépendante des forêts vieillies, d’augmenter la résilience de l’écosystème, de stocker du carbone et d’accroitre le capital sur pied avec des produits de qualité… »

    Pascal VINE, directeur général de l’ONF a dit : « depuis 20 ans, il est prélevé TOUTE la production biologique… ».
    D’après Barthod (2005), certains forestiers américains s’étonnent de notre obsession sur l’écart entre récolte et accroissement biologique, leurs expériences ont montré toute la valeur de celui-ci comme un « tampon indispensable à tout système biologique en situation de durabilité ».
    En clair, lorsque l’ IFN ( Inventaire Forestier national) donne comme valeur de production biologique de la forêt française, 80 millions de M3, on ne doit pas prélever cette valeur, mais rester bien en- dessous pour tenir compte des mortalités naturelles ou aléas climatiques, toutes les espèces inventoriées ne donnent pas des produits commerciaux… Pascal VINE, directeur de l’ONF a donné comme chiffre de récolte possible, 70% de la production biologique. Je partage cette appréciation.
    Arrêtons aussi de ‘jouer et concevoir’ des normes sylvicoles dont le seul objectif est de récolter davantage !

    Voilà donc une autre réflexion, ce ne sera pas la dernière et c’est bien de réfléchir ainsi ! Guy ROCHON (ex agent ONF) Février 2014.

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